jeudi 28 septembre 2017

Lionel Meney, Le français québécois entre réalité et idéologie. Un autre regard sur la langue. Étude sociolinguistique, Presses de l'Université Laval, 2017.

Au Québec, la question de la qualité du français occupe le devant de la scène depuis des décennies. Derrière ce débat sur la qualité de la langue se cache un autre débat sur le choix du modèle linguistique, de la norme à suivre. En effet, qui dit qualité, dit jugement. Et qui dit jugement dit critère. Le critère de jugement de la qualité - ou plutôt de la correction - d'une langue se fait par comparaison avec un modèle linguistique considéré comme la norme. La norme est décrite dans des ouvrages dits de référence, des grammaires et des dictionnaires.
À partir de ces ouvrages, on a défini le concept de français de référence, qui est - ou serait - le modèle de « bon français », de français correct. Le problème pour nous au Québec, c'est que ces ouvrages de référence se font généralement en France, à Paris (Larousse, Le Robert, Hachette). Si bi
Au Québec, la question de la qualité du français occupe le devant de la scène depuis des décennies. Derrière ce débat sur la qualité de la langue se cache un autre débat sur le choix du modèle linguistique, de la norme à suivre. En effet, qui dit qualité, dit jugement. Et qui dit jugement dit critère. Le critère de jugement de la qualité - ou plutôt de la correction - d'une langue se fait par comparaison avec un modèle linguistique considéré comme la norme. La norme est décrite dans des ouvrages dits de référence, des grammaires et des dictionnaires.
À partir de ces ouvrages, on a défini le concept de français de référence, qui est - ou serait - le modèle de « bon français », de français correct. Le problème pour nous au Québec, c'est que ces ouvrages de référence se font généralement en France, à Paris (Larousse, Le Robert, Hachette). Si bien que l'usage de ce français de référence diffère souvent de l'usage québécois. Ce qui crée de l'insécurité linguistique et de la frustration, voire de l'agressivité.
Dans le débat sur la norme au Québec, on observe deux grandes tendances, une tendance internationalisante, qui défend l'idée que la norme à suivre est celle du français standard international, et une tendance endogéniste, qui affirme que les locuteurs québécois ont leur propre norme, le français standard québécois, et que c'est celle-là qu'il faut privilégier. Ce qui est frappant dans ce débat, c'est que personne ne s'est attelé à la tâche de décrire ce qu'il en était vraiment du marché linguistique au Québec, comment il fonctionne réellement. Dans cet ouvrage, j'ai voulu démythifier la question en apportant une description la plus fidèle possible de la réalité linguistique québécoise.
Je considère en effet que ce débat sur la qualité de la langue est faussé par les non-dits, les présupposés, faussé aussi par l'absence de définitions rigoureuses - acceptées de tous - des termes employés, par l'absence de vision globale de la situation linguistique. Comme son titre l'indique (Le français québécois entre réalité et idéologie : un autre regard sur la langue), mon troisième ouvrage sur le français québécois, a pour objectifs de : 1) décrire les particularités du français québécois; 2) montrer le fonctionnement du marché linguistique québécois (c'est la réalité); 3) confronter les diverses représentations qu'on se fait de ce français à cette réalité décrite (c'est l'idéologie); 4) dégager les différents enjeux du champ linguistique québécois.
Dans les 5 premiers chapitres, je fais l'inventaire des principales particularités du français québécois en m'appuyant sur des exemples authentiques tirés principalement de la presse écrite québécoise (PEQ). J'étudie et classe ces particularités selon les divisions classiques de la grammaire (phonologie-phonétique, morphologie, syntaxe, lexique). Je consacre un chapitre spécial aux anglicismes. J'aborde aussi le rôle de la traduction dans l'importation d'anglicismes. Cette partie du livre est une description statique de français québécois, un essai de taxinomie des particularismes de cette variété de français.
J'ai voulu aller plus loin. La deuxième partie est, je crois, la plus originale de ma recherche. Elle m'a permis de valider mon hypothèse de départ, à savoir que toutes les particularités du français québécois s'expliquent, bien sûr, par les particularités du marché linguistique québécois, qu'il s'agit d'analyser dans le détail. Pour comprendre ce qui se passe dans le domaine de la langue au Québec, il faut toujours avoir en vue les caractéristiques de son marché linguistique.
Ce marché se caractérise par la coexistence de deux langues – le français et l'anglais - et de deux variétés de langue (j'hésite à dire de deux dialectes, parce que le mot est péjoratif au-delà du cercle des linguistes, mais pourtant c'est bien de cela qu'il s'agit), un français vernaculaire – le français québécois au sens étroit - et un français international. Nous connaissons donc une situation de bilinguisme français-anglais et de diglossie français vernaculaire-français international.
Ces trois systèmes linguistiques sont en interaction constante, en concurrence permanente. J'ai voulu voir comment se présentait cette concurrence dans la réalité. Ce qui, à ma connaissance, n'a jamais été vraiment fait. Du moins d'une manière aussi systématique, sur une base objective, en grande partie statistique. Après la description statique du français québécois, j'ai donc procédé à une description dynamique du fonctionnement du marché.
Pour ce faire, j'ai utilisé la base de textes Eureka.cc. Grâce à elle, j'avais accès à des millions d'articles de pratiquement tous les titres de presse québécois et français (de France). (PEQ : 2 300 000 articles; PEF : 28 000 000 à l'époque de la recherche). Je pouvais considérer que ce corpus était représentatif du français écrit des deux côtés de l'Atlantique.
J'ai étudié principalement le comportement de ce que j'appelle des paires diglossiques, c'est-à-dire deux mots ayant le même sens (dénotation et connotation), mais appartenant à deux dialectes différents (français vernaculaire et français international ou de référence) et utilisés dans des conditions similaires. Par exemple, l'oiseau appelé en latin Branta canadensis  est désigné au Québec soit par le terme (endogène) outarde, soit par le terme (international) bernache. Voici d'autres cas semblables dans d'autres domaines de la langue : morphologie : ma/mon job; syntaxe : être/avoir déménagé, échouer un examen/à un examen, lutte au chômage/contre le chômage; combinaisons de mots : loger/déposer une plainte, prendre/faire une marche; mots simples : perdrix/gelinotte; mots composés : borne-fontaine/borne d'incendie, centre d'achat/commercial, payeur de taxes/contribuable; tournures phraséologiques : couler dans le béton/graver dans le marbre, faire sortir le vote/mobiliser ses électeurs, manquer le bateau/rater le coche.
Ces recherches (portant sur un grand nombre d'exemples variés) m'ont permis de faire les constatations suivantes :
1)   Le marché linguistique québécois n'est pas homogène, mais très hétérogène, étant le lieu de concurrence entre trois systèmes linguistiques ((cf. supra bilinguisme et diglossie).
2)   En synchronie (dans le temps présent), le rapport des forces entre le français de référence, le français vernaculaire et l'anglais est très contrasté; parfois c'est le français de référence qui domine : tomber amoureux (63 %) vs tomber en amour (37 %); parfois le français vernaculaire : boyau d'arrosage (75 %) vs tuyau d'arrosage (25 %); parfois encore l'anglais : entrepreneurship (85 %) vs esprit d'entreprise (14 %); parfois il n'y a pratiquement pas/plus de concurrence : bleuet (99 %) vs myrtille (- de 1 %); robinet (99 %) vs champlure (- de 1 %);  parfois la concurrence est serrée (plus ou moins 50 %-50 %) : échouer à examen vs échouer un examen.
3)   Même pour des séries de termes appartenant à une même catégorie (morphologique, syntaxique ou sémantique), le tableau est contrasté; cf. le genre dans la série badge, business, gang, job, sandwich ou l'orthographe dans la série hacker, rapper, rocker, skater, supporter; cf. aussi la forme -eure dans la féminisation des titres.
4)   Un certain nombre de termes français sont plus fréquents dans la PEQ que dans la PEF probablement sous l'influence d'un terme anglais identique ou similaire; par ex. : additionnel vs supplémentaire, funérailles vs obsèques, incluant vs y compris, possiblement, présentement, superviseur, tenir pour acquis.
5)   Il y a une très grande différence entre le français écrit (plus international) et le français oral (plus vernaculaire); c'est une des caractéristiques d'une situation de diglossie.
6)   Il existe une hiérarchisation et une répartition des emplois en fonction du dialecte : ainsi on distingue la langue du journaliste, de l'intervieweur, de celle de l'interviewé; en général le journaliste respecte plus le français de référence - ou du moins évite les formes populaires et les emprunts de mots à l'anglais, mais rapporte les paroles de l'interviewé en reprenant ses mots et expressions; c'est une caractéristique d'une situation de diglossie.
7)    Les emprunts de mots à l'anglais sont en général bannis de l'écrit (sauf effet stylistique volontaire ou discours rapporté); par ex. : dans le vocabulaire de l'automobile; tous les mots anglais courants à l'oral (brake, bumper, muffler, etc.) sont bannis de la documentation et des articles de journaux. C'est un phénomène d'autocorrection, sinon d'autocensure, caractéristique d'une situation de diglossie.
8)   Les condamnations de certains termes par les organismes officiels, les ouvrages de référence, les chroniqueurs sont plus ou moins respectées, peut-être parce qu'elles ne sont pas toutes également connues; ex. de condamnations connues et respectées : cancellation, canceller, cédule, céduler; ces mots courants à l'oral sont quasiment absents à l'écrit.
9)   En diachronie (l'évolution dans le temps), on observe une tendance en faveur du français de référence, même s'il y a des cas de maintien du français vernaculaire en face du français de référence et même de progrès; précisons qu'il s'agit de cas de progrès relatif, pas forcément de domination; cas de progrès du français international : chèque-cadeau vs certificat-cadeau, coupon de réduction vs coupon rabais, rupture vs bris de contrat, chaudière vs fournaise, aspirateur vs balayeuse; cas de figement de la situation : papier-mouchoir vs mouchoir en papier, costume vs maillot de bain; cas de progrès du français vernaculaire : mère monoparentale vs célibataire, calorifère vs radiateur, chum vs copain.
C'était la réalité, maintenant les représentations, les idéologies.
J'ai essayé de dégager et d'analyser les diverses idéologies linguistiques présentes au Québec. Pour ce faire, j'ai procédé à une analyse de contenu d'ouvrages sur la langue écrits par des Québécois. Voici les principaux ouvrages analysés : Dagenais, Gérard, 3 écrits (1959 à 1967); Bélanger, Henri, Place à l'homme. Éloge du québécois (1969); Boudreault, Marcel, La Qualité de la langue (1973); Jean Marcel [Paquet], Le Joual de Troie (1973); Corbeil, Jean-Claude, L'Embarras des langues (2007). Pour mon analyse, j'ai retenu une quarantaine de notions (rapport au peuple, à l'élite, à l'héritage français, au français de France, aux grammaires et dictionnaires français, aux anglicismes, au joual, etc.). On constate que le paysage idéologie est très varié. Il s'articule autour des notions de nation et d'élite. Une première grande tendance divise les partisans d'une norme nationale, endogène (je les désigne sous le nom d'« endogénistes ») et les partisans d'une norme internationale (appelés par certains « internationalisants »). À l'intérieur de ces deux tendances apparaît un autre clivage qui oppose les partisans d'une norme populaire à ceux d'une norme élitaire. Enfin, il existe un troisième clivage opposant dans chaque camp des positions plus ou moins extrêmes ou modérées. Au résultat, je relève pas moins de 5 positions : du côté des endogénistes, les joualisants, les québécisants et les aménagistes. Du côté des internationalisants, les internationalisants (modérés) et les francisants.
On peut voir le débat sur la qualité de la langue comme l'expression des luttes dans le champ linguistique du Québec pour la domination du marché de la valeur des normes et des termes. L'objet de la lutte est le choix de la norme linguistique et des termes considérés comme corrects. Parmi les agents, on compte des agents institutionnels (Conseil de la langue française, Office québécois de la langue français, etc.), associatifs, individuels… L'enjeu principal est la domination du marché linguistique québécois. Cet enjeu se décline en enjeux identitaire, psychologique (sécurité vs insécurité), politique, économique, pédagogique, etc.

Résultat : Tableau des différentes idéologies linguistiques au Québec

Marché linguistique francophone
national
international

Norme
endogène, nationale, québécoise
transnationale, internationale, panfrancophone

Courant
endogéniste
internationalisant

Classe sociale
de référence
peuple québécois
élite
québécoise
élite francophone internationale
élite française

Sous-courant
joualisant
québécisant
aménagiste
internationalisant
francisant











Source : Lionel Meney, Le français québécois entre réalité et idéologie. Un autre regard sur la langue, Presses de l'Université Laval, Québec, 2017, p. 491.

Mots-clés : français québécois, idéologie linguistique, bilinguisme, diglossie, marché linguistique, endogéniste, internationalisant, joualisant, québécisant, aménagiste, francisant.





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