Je l’avoue : on peut m’accuser de ne pas être impartial. En effet, l’autrice du roman est nulle autre que ma propre fille. Mais je persiste et signe, et me plie au jugement de chacun…
Un très beau roman.
Une intrigue très subtile et très bien construite. Elle réussit à créer une inquiétude, un mystère, un suspense, alors que le lecteur devra attendre la toute fin pour apprendre ce qu’il s’est réellement passé.
Cela pose la question de savoir à quel type de roman on a affaire. Dans un roman policier classique, il y a une énigme, un crime, un coupable à trouver. La morsure du lac n’entre pas pleinement dans ce schéma.
Pourtant, c’est bien un polar. Il y a bien plusieurs morts : la noyade sous la glace d’un lac gelé du fils de Johanne, celle, inattendue, de Jeanne… et celles, en série, des poules dévorées les unes après les autres par le renard. Mais y a-t-il un crime ? Malgré les discrets et subtiles indices laissés par la narratrice, comme de très petits cailloux, le lecteur ne l’apprend/ne le comprend qu’à la fin. Comme il ne comprend qu’à la fin le sens énigmatique de la comptine du renard et de la galette (chap. 1) et du titre oxymorique du roman (chap. 61).
Un roman psychologique, voire psychanalytique. Eléonore, à la fois héroïne et narratrice, est une écrivaine québécoise, longtemps boudée par les lecteurs, qui, grâce au succès de son dernier livre, peut s’offrir un « chalet » dans les Hautes-Laurentides pour réaliser le rêve de Christian, son ancien psychologue et nouveau compagnon, de vivre loin de Montréal au sein de la nature. Le lecteur suit le parcours d’Eléonore, d’abord pleine d’enthousiasme, convaincue d’entamer une nouvelle vie avec Christian, qui lui a permis (semble-t-il) de surmonter sa faible estime de soi, son sentiment d’imposture et de culpabilité, dus aux jugements négatifs de sa mère, conjugués à la conduite toxique de Léon, son ex-mari.
À la suite d’une thérapie réussie, elle pense réaliser le rêve de son nouveau compagnon de s’installer à la campagne : elle, de se mettre à l’écriture d’un nouveau livre ; lui, de pratiquer sa profession dans un environnement idyllique. Hélas, au fur et à mesure que le temps passe, le rêve s’évanouit. Retenu à Montréal par ses patients, Christian se rend de moins en moins souvent au chalet. Eléonore est de plus en plus seule avec, pour unique compagnie, sa fidèle chienne Scarlett. Elle a de plus en plus de mal à se consacrer à son travail d’écriture. Gaffeuse, elle entretient des relations difficiles avec ses voisines les plus proches. Seul rayon dans sa vie, sa nouvelle et seule amie, Jeanne, enseignante à la retraite.
Un climat de suspense. Le lecteur est tenu en alerte par la situation de l’héroïne vivant seule d’abord sans amis, ni connaissances au milieu de la forêt laurentienne, les apparitions fréquentes et furtives d’un renard tueur de poules, la mauvaise réputation de Johanne, la plus proche voisine, et d’André, son fils lourdement handicapé, la présence inquiétante de leur élevage de rottweilers, l’attaque de ces chiens contre l’héroïne, la mort soudaine de Jeanne : tout cela contribue à créer un climat inquiétant.
Une composition sophistiquée en rupture avec la chronologie réelle et une polyphonie des personnages (Eléonore, Christian, Johanne et Jeanne), intervenant tour à tour, chacun avec son langage : québécois populaire de Johanne, français aseptisé de Jeanne.
Des descriptions convaincantes de plusieurs milieux québécois, fondée sur une solide connaissance du monde de la littérature québécoise, de la psychologie, de la santé et de la protection de la jeunesse, de la vie dans les petites communautés des Hautes-Laurentides et de leurs rapports avec les nouveaux venus Montréalais.
Une héroïne qui vit en symbiose avec la nature. Le roman est remarquable non seulement par son intrigue bien menée, mais aussi par ses fines descriptions de la nature, changeante selon les saisons, des variations de la lumière en fonction des heures de la journée, des arbres, des plantes, des animaux sauvages (des oiseaux). Mais aussi la présence bienfaisante parmi les humains des chiens et des chats.
Plusieurs chapitres du livre, qu’il s’agisse de descriptions (souvent métaphoriques) d’états d’âme de personnages, d’évènements (chap. 2 : la noyade sous la glace du fils de Johanne), de confrontation entre des personnages (Eléonore et Johanne) ou de la nature sont de véritables morceaux d’anthologie.
Un roman profond. Chaque écrivain s’appuie sur son expérience, son vécu. On le sent aussi dans La morsure du lac, même si l’on repère des transferts d’expérience ou de ressenti d’un personnage à un autre. Mais le roman va plus loin. Il montre comment une bonne intention peut provoquer des dommages considérables (Jeanne faisant un signalement contre Johanne à la protection de la jeunesse, Eléonore insistant pour que la police fasse une enquête sur la mort de Jeanne). Comment un sentiment de culpabilité, associé au jugement négatif des autres, peut briser des vies, comme celle de Johanne, trois fois accusée, en fait jamais coupable. Il exprime surtout toute une vision du monde, une philosophie de la vie, fondée sur la symbiose et l’amour de la nature, des animaux et des humains.
La dernière phrase du roman dit tout. « Rita [la chienne de Johanne] agite la queue et me lèche la paume ». Elle vient de comprendre que le bonheur de sa maîtresse est de nouveau possible.
Magnifique expression d’un véritable talent littéraire.
Lionel Meney
Mots-clés : Florence Meney, écrivaine, La morsure du lac, roman, éditions Druide, Montréal, 2026.
