03 avril 2026

Un choix curieux de l'Organisation internationale de la Francophonie

Le rapport La langue française dans le monde (2023-2026) (1) de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) annonce la constitution d’un Conseil scientifique consultatif (CSC) « composé de membres représentatifs de l’ensemble des douze régions de l’espace francophone […]. Ses membres ont contribué à la coécriture de toutes les parties et sections de cet ouvrage ainsi qu’à la relecture et à la validation de son contenu. » (Rapport, p. 15).

C'est une très bonne initiative. Cependant, pour représenter dans le CSC la région « Europe occidentale », l’OIF a choisi Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique à l’Université de Rennes II (France). Curieux choix pour une organisation de défense et de promotion de la langue française, quand on connaît le rapport de Philippe Blanchet à cette langue. Il l’a exprimé sans ambages dans un compte rendu publié dans la revue les Cahiers internationaux de sociolinguistique (2), dont il est le directeur.

Dans cette revue, Philippe Blanchet a fait une déclaration révélatrice : « Je n’ai pas d’attachement particulier à la langue française, a-t-il écrit, que ce soit sous une forme normative ou dans ses variations et variétés. Je ne parle jamais du français en disant “notre langue” comme le font les Linguistes atterrée(3ou Lionel Meney (4). » (p. 236). Les Linguistes atterrées et moi avons donc « en partage », comme on dit à l’OIF, au moins une chose, un « attachement particulier » à la langue française, tandis que Philippe Blanchet se place délibérément en dehors de notre groupe. Le français n’est pas « sa » langue. C’est son droit. Dont acte. Mais, dans ces conditions, comment a-t-il pu accepter cette mission ? De même, il est assez étonnant que l’OIF ait choisi pour représenter l’espace francophone « Europe occidentale » dans son CSC quelqu’un ayant déclaré n’avoir pas d’« attachement particulier » pour le français, se plaçant ainsi en dehors de la « citoyenneté francophone », pour reprendre un autre concept de l’OIF.

Pour faire partie du CSC, n’y avait-il pas en « Europe occidentale » un seul linguiste « représentatif » de ceux qui manifestent un certain « attachement » pour la langue française ?

Mots-clés : Organisation internationale de la Francophonie, OIF, Conseil scientifique consultatif, critique choix, Philippe Blanchet, attachement, langue française.

 



(1) Voir : https://www.francophonie.org/sites/default/files/2026-03/La_langue_francaise_dans_le_monde_Edition_2026.pdf.

(2) Cahiers internationaux de sociolinguistique, n° 26, 2025-1, p. 236-244.
(3) Dans leur ouvrage Le français va très bien, merci, Paris, coll. Tracts, Gallimard, 2023.
(4) Dans ma critique La sociolinguistique entre science et idéologie. Une réponse aux Linguistes atterrées, Limoges, Lambert-Lucas, 2025.


01 avril 2026

Les comptes extraordinaires de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF)

De mieux en mieux, selon le dernier rapport de l’OIF (1), en 2026, nous serions 396 millions « à parler français » dans le monde. Ce qui placerait notre langue en 4e position derrière (seulement) l’anglais, le mandarin et l’espagnol. Prodigieuse progression : en 2022, nous n’étions que 321 millions. Une misère ! et une augmentation de 75 millions… en 4 ans.

Le français serait la 2e langue la plus enseignée dans le monde avec 170 millions d’apprenants (dans le cas de l’anglais, ce serait plutôt 1,5 milliard….), la 3e langue dans le domaine de l’économie et des affaires (on ne dit pas sur quelles bases repose cette affirmation), la 4e langue présente sur internet (mais avec seulement 4% des contenus, reconnaît honnêtement l’OIF…).

Les bonnes nouvelles ne s’arrêtent pas là : « En devenir, le français devrait être parlé par 590 millions de personnes en 2050 ». On a vraiment hâte de voir ça !

Pour arriver à comptabiliser 396 millions de parlants français, l’OIF a dû changer sa définition de la notion de « Francophone » (avec un F majuscule, pour marquer qu’un Francophone est « un citoyen de la Francophonie ») et sa méthode de calcul.

Je cite : « En une quinzaine d’années, la définition de Francophone s’est enrichie [sic] et le regard s’est déplacé, d’une conception centrée sur la compétence linguistique vers une approche sociolinguistique plus ouverte » ; « La francophonie devient alors une communauté plastique et plurielle », et le comble : « On peut se considérer Francophone sans parler français ».

Désormais, sont comptabilisés comme « Francophones », les enfants, dès l’âge de 6 ans, scolarisés en français. Curieuse définition, quand on sait que la plupart des lycéens français, même après avoir suivi 5 ou 6 années d’anglais, ne peuvent pas être considérés comme véritablement anglophones.

Ce changement de méthode (désignée sous le nom de M2) est allé jusqu’à provoquer la protestation publique de Richard Marcoux, directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF), une entité de... l’OIF, initiateur de la méthode précédente (M1), dans une tribune intitulée « La francophonie, la grenouille et le bœuf » (Le Devoir du 19 mars 2026 (2)). Marcoux accuse à juste titre l’OIF « d’être tombé dans la tentation du gonflement des chiffres ». D’ailleurs, l’OIF, elle-même, vend la mèche quand elle affirme : « Une telle approche [la M2] a pour avantage principal [sic] de renforcer le poids géopolitique et géolinguistique de la Francophonie. »

Curieux retournement de situation. Le directeur de l’ODSEF de l’OIF accuse… l’OIF des mêmes biais que j’ai dénoncés dans mon livre Le naufrage du français, le triomphe de l’anglais. Enquête (Québec-Paris, Presses de l’Université Laval-Hermann, 2024) (4) (voir, en particulier, ma « critique du "jovialisme" de l’OIF ») et dans un billet de mon blog(4). Autrement dit, Marcoux fait contre la nouvelle méthode de l'OIF (M2 en 2026) les mêmes critiques que j'ai faites contre sa propre méthode (M1 en 2022)...

Visiblement, les critiques n’ont pas été inutiles. Le rapport de l’OIF y est manifestement sensible, qui se lance dans un tas d’explications politico-socio-linguistiquement correctes pour tenter (sans grand succès) de justifier la validité de sa démarche.

Saurons-nous un jour combien de francophones sommes-nous vraiment dans le monde ?

Mots-clés : francophonie, dénombrement, francophones, Organisation internationale de la Francophonie, OIF, critiques, critères, Richard Marcoux. Lionel Meney.



(1) https://www.francophonie.org/sites/default/files/2026-03/La_langue_francaise_dans_le_monde_Edition_2026.pdf.

(2) https://www.ledevoir.com/opinion/idees/964941/francophonie-grenouille-boeuf?

(3) https://www.blogger.com/u/2/blog/post/edit/preview/7197868902019010812/6687604151161825424.

(4) https://carnetdunlinguiste.blogspot.com/2025/03/combien-de-francophones-sommes-nous.html.

20 mars 2026

le genre du nom des navires de guerre

Le genre du nom des navires de guerre français n'obéit pas aux mêmes règles que ceux des navires de commerce... Voir cet article de BFM-TV :

https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/defense/la-france-libre-ou-le-france-libre-l-academie-francaise-a-tranche-sur-le-genre-du-nouveau-porte-avions-francais_AD-202603190783.html 

Mots-clés: langue française, genre des noms, noms de navire de commerce, noms de navire de guerre. 

10 mars 2026

"La morsure du lac" par Florence Meney (Montréal, Druide, 2026). Notes de lecture.

Je l’avoue : on peut m’accuser de ne pas être impartial. En effet, l’autrice du roman est nulle autre que ma propre fille. Mais je persiste et signe, et me plie au jugement de chacun…

Un très beau roman.

Une intrigue très subtile et très bien construite. Elle réussit à créer une inquiétude, un mystère, un suspense, alors que le lecteur devra attendre la toute fin pour apprendre ce qu’il s’est réellement passé.

Cela pose la question de savoir à quel type de roman on a affaire. Dans un roman policier classique, il y a une énigme, un crime, un coupable à trouver. La morsure du lac n’entre pas pleinement dans ce schéma.

Pourtant, c’est bien un polar. Il y a bien plusieurs morts : la noyade sous la glace d’un lac gelé du fils de Johanne, celle, inattendue, de Jeanne… et celles, en série, des poules dévorées les unes après les autres par le renard. Mais y a-t-il un crime ? Malgré les discrets et subtiles indices laissés par la narratrice, comme de très petits cailloux, le lecteur ne l’apprend/ne le comprend qu’à la fin. Comme il ne comprend qu’à la fin le sens énigmatique de la comptine du renard et de la galette (chap. 1) et du titre oxymorique du roman (chap. 61).

Un roman psychologique, voire psychanalytique. Eléonore, à la fois héroïne et narratrice, est une écrivaine québécoise, longtemps boudée par les lecteurs, qui, grâce au succès de son dernier livre, peut s’offrir un « chalet » dans les Hautes-Laurentides pour réaliser le rêve de Christian, son ancien psychologue et nouveau compagnon, de vivre loin de Montréal au sein de la nature. Le lecteur suit le parcours d’Eléonore, d’abord pleine d’enthousiasme, convaincue d’entamer une nouvelle vie avec Christian, qui lui a permis (semble-t-il) de surmonter sa faible estime de soi, son sentiment d’imposture et de culpabilité, dus aux jugements négatifs de sa mère, conjugués à la conduite toxique de Léon, son ex-mari.

À la suite d’une thérapie réussie, elle pense réaliser le rêve de son nouveau compagnon de s’installer à la campagne : elle, de se mettre à l’écriture d’un nouveau livre ; lui, de pratiquer sa profession dans un environnement idyllique. Hélas, au fur et à mesure que le temps passe, le rêve s’évanouit. Retenu à Montréal par ses patients, Christian se rend de moins en moins souvent au chalet. Eléonore est de plus en plus seule avec, pour unique compagnie, sa fidèle chienne Scarlett. Elle a de plus en plus de mal à se consacrer à son travail d’écriture. Gaffeuse, elle entretient des relations difficiles avec ses voisines les plus proches. Seul rayon dans sa vie, sa nouvelle et seule amie, Jeanne, enseignante à la retraite.

Un climat de suspense. Le lecteur est tenu en alerte par la situation de l’héroïne vivant seule d’abord sans amis, ni connaissances au milieu de la forêt laurentienne, les apparitions fréquentes et furtives d’un renard tueur de poules, la mauvaise réputation de Johanne, la plus proche voisine, et d’André, son fils lourdement handicapé, la présence inquiétante de leur élevage de rottweilers, l’attaque de ces chiens contre l’héroïne, la mort soudaine de Jeanne : tout cela contribue à créer un climat inquiétant.

Une composition sophistiquée en rupture avec la chronologie réelle et une polyphonie des personnages (Eléonore, Christian, Johanne et Jeanne), intervenant tour à tour, chacun avec son langage : québécois populaire de Johanne, français aseptisé de Jeanne.

Des descriptions convaincantes de plusieurs milieux québécois, fondée sur une solide connaissance du monde de la littérature québécoise, de la psychologie, de la santé et de la protection de la jeunesse, de la vie dans les petites communautés des Hautes-Laurentides et de leurs rapports avec les nouveaux venus Montréalais.

Une héroïne qui vit en symbiose avec la nature. Le roman est remarquable non seulement par son intrigue bien menée, mais aussi par ses fines descriptions de la nature, changeante selon les saisons, des variations de la lumière en fonction des heures de la journée, des arbres, des plantes, des animaux sauvages (des oiseaux). Mais aussi la présence bienfaisante parmi les humains des chiens et des chats.

Plusieurs chapitres du livre, qu’il s’agisse de descriptions (souvent métaphoriques) d’états d’âme de personnages, d’évènements (chap. 2 : la noyade sous la glace du fils de Johanne), de confrontation entre des personnages (Eléonore et Johanne) ou de la nature sont de véritables morceaux d’anthologie. Un trait caractéristique de ses descriptions est la concomitance de petits faits anodins de la vie quotidienne et d’évènements importants dans la vie des personnages.

Un roman profond. Chaque écrivain s’appuie sur son expérience, son vécu. On le sent aussi dans La morsure du lac, même si l’on repère des transferts d’expérience ou de ressenti d’un personnage à un autre. Mais le roman va plus loin. Il montre comment une bonne intention peut provoquer des dommages considérables (Jeanne faisant un signalement contre Johanne à la protection de la jeunesse, Eléonore insistant pour que la police fasse une enquête sur la mort de Jeanne). Comment un sentiment de culpabilité, associé au jugement négatif des autres, peut briser des vies, comme celle de Johanne, trois fois accusée, en fait jamais coupable. Il exprime surtout toute une vision du monde, une philosophie de la vie, fondée sur la symbiose et l’amour de la nature, des animaux et des humains.

La dernière phrase du roman dit tout. « Rita [la chienne de Johanne] agite la queue et me lèche la paume ». Elle vient de comprendre que le bonheur de sa maîtresse est de nouveau possible.

Magnifique expression d’un véritable talent littéraire.

Lionel Meney

Mots-clés : Florence Meney, écrivaine, La morsure du lac, roman, éditions Druide, Montréal, 2026.