01 avril 2026

Les comptes extraordinaires de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF)

De mieux en mieux, selon le dernier rapport de l’OIF(1), en 2026, nous serions 396 millions « à parler français » dans le monde. Ce qui placerait notre langue en 4e position derrière (seulement) l’anglais, le mandarin et l’espagnol. Prodigieuse progression : en 2022, nous n’étions que 321 millions. Une misère ! et une augmentation de 75 millions… en 4 ans.

Le français serait la 2e langue la plus enseignée dans le monde avec 170 millions d’apprenants (dans le cas de l’anglais, ce serait plutôt 1,5 milliard….), la 3e langue dans le domaine de l’économie et des affaires (on ne dit pas sur quelles bases repose cette affirmation), la 4e langue présente sur internet (mais avec seulement 4% des contenus, reconnaît honnêtement l’OIF…).

Les bonnes nouvelles ne s’arrêtent pas là : « En devenir, le français devrait être parlé par 590 millions de personnes en 2050 ». On a vraiment hâte de voir ça !

Pour arriver à comptabiliser 396 millions de parlants français, l’OIF a dû changer sa définition de la notion de « Francophone » (avec un F majuscule, pour marquer qu’un Francophone est « un citoyen de la Francophonie ») et sa méthode de calcul.

Je cite : « En une quinzaine d’années, la définition de Francophone s’est enrichie [sic] et le regard s’est déplacé, d’une conception centrée sur la compétence linguistique vers une approche sociolinguistique plus ouverte » ; « La francophonie devient alors une communauté plastique et plurielle », et le comble : « On peut se considérer Francophone sans parler français ».

Désormais, sont comptabilisés comme « Francophones », les enfants, dès l’âge de 6 ans, scolarisés en français. Curieuse définition, quand on sait que la plupart des lycéens français, même après avoir suivi 5 ou 6 années d’anglais, ne peuvent pas être considérés comme véritablement anglophones.

Ce changement de méthode (désignée sous le nom de M2) est allé jusqu’à provoquer la protestation publique de Richard Marcoux, directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF), une entité de... l’OIF, initiateur de la méthode précédente (M1), dans une tribune intitulée « La francophonie, la grenouille et le bœuf » (Le Devoir du 19 mars 2026(2)). Marcoux accuse à juste titre l’OIF « d’être tombé dans la tentation du gonflement des chiffres ». D’ailleurs, l’OIF, elle-même, vend la mèche quand elle affirme : « Une telle approche [la M2] a pour avantage principal [sic] de renforcer le poids géopolitique et géolinguistique de la Francophonie. »

Curieux retournement de situation. Le directeur de l’ODSEF de l’OIF accuse… l’OIF des mêmes biais que j’ai dénoncés dans mon livre Le naufrage du français, le triomphe de l’anglais. Enquête (Québec-Paris, Presses de l’Université Laval-Hermann, 2024)(3) (voir, en particulier, ma « critique du "jovialisme" de l’OIF ») et dans un billet de mon blog(4). Autrement dit, Marcoux fait contre la nouvelle méthode de l'OIF (M2 en 2026) les mêmes critiques que j'ai faites contre sa propre méthode (M1 en 2022)...

Visiblement, les critiques n’ont pas été inutiles. Le rapport de l’OIF y est manifestement sensible, qui se lance dans un tas d’explications politico-socio-linguistiquement correctes pour tenter (sans grand succès) de justifier la validité de sa démarche.

Saurons-nous un jour combien de francophones sommes-nous vraiment dans le monde ?

Mots-clés : francophonie, dénombrement, francophones, Organisation internationale de la Francophonie, OIF, critiques, critères, Richard Marcoux. Lionel Meney.



(1) https://www.francophonie.org/sites/default/files/2026-03/La_langue_francaise_dans_le_monde_Edition_2026.pdf.

(2) https://www.ledevoir.com/opinion/idees/964941/francophonie-grenouille-boeuf?

(3) https://www.blogger.com/u/2/blog/post/edit/preview/7197868902019010812/6687604151161825424.

(4) https://carnetdunlinguiste.blogspot.com/2025/03/combien-de-francophones-sommes-nous.html.

20 mars 2026

le genre du nom des navires de guerre

Le genre du nom des navires de guerre français n'obéit pas aux mêmes règles que ceux des navires de commerce... Voir cet article de BFM-TV :

https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/defense/la-france-libre-ou-le-france-libre-l-academie-francaise-a-tranche-sur-le-genre-du-nouveau-porte-avions-francais_AD-202603190783.html 

Mots-clés: langue française, genre des noms, noms de navire de commerce, noms de navire de guerre. 

10 mars 2026

"La morsure du lac" par Florence Meney (Montréal, Druide, 2026). Notes de lecture.

Je l’avoue : on peut m’accuser de ne pas être impartial. En effet, l’autrice du roman est nulle autre que ma propre fille. Mais je persiste et signe, et me plie au jugement de chacun…

Un très beau roman.

Une intrigue très subtile et très bien construite. Elle réussit à créer une inquiétude, un mystère, un suspense, alors que le lecteur devra attendre la toute fin pour apprendre ce qu’il s’est réellement passé.

Cela pose la question de savoir à quel type de roman on a affaire. Dans un roman policier classique, il y a une énigme, un crime, un coupable à trouver. La morsure du lac n’entre pas pleinement dans ce schéma.

Pourtant, c’est bien un polar. Il y a bien plusieurs morts : la noyade sous la glace d’un lac gelé du fils de Johanne, celle, inattendue, de Jeanne… et celles, en série, des poules dévorées les unes après les autres par le renard. Mais y a-t-il un crime ? Malgré les discrets et subtiles indices laissés par la narratrice, comme de très petits cailloux, le lecteur ne l’apprend/ne le comprend qu’à la fin. Comme il ne comprend qu’à la fin le sens énigmatique de la comptine du renard et de la galette (chap. 1) et du titre oxymorique du roman (chap. 61).

Un roman psychologique, voire psychanalytique. Eléonore, à la fois héroïne et narratrice, est une écrivaine québécoise, longtemps boudée par les lecteurs, qui, grâce au succès de son dernier livre, peut s’offrir un « chalet » dans les Hautes-Laurentides pour réaliser le rêve de Christian, son ancien psychologue et nouveau compagnon, de vivre loin de Montréal au sein de la nature. Le lecteur suit le parcours d’Eléonore, d’abord pleine d’enthousiasme, convaincue d’entamer une nouvelle vie avec Christian, qui lui a permis (semble-t-il) de surmonter sa faible estime de soi, son sentiment d’imposture et de culpabilité, dus aux jugements négatifs de sa mère, conjugués à la conduite toxique de Léon, son ex-mari.

À la suite d’une thérapie réussie, elle pense réaliser le rêve de son nouveau compagnon de s’installer à la campagne : elle, de se mettre à l’écriture d’un nouveau livre ; lui, de pratiquer sa profession dans un environnement idyllique. Hélas, au fur et à mesure que le temps passe, le rêve s’évanouit. Retenu à Montréal par ses patients, Christian se rend de moins en moins souvent au chalet. Eléonore est de plus en plus seule avec, pour unique compagnie, sa fidèle chienne Scarlett. Elle a de plus en plus de mal à se consacrer à son travail d’écriture. Gaffeuse, elle entretient des relations difficiles avec ses voisines les plus proches. Seul rayon dans sa vie, sa nouvelle et seule amie, Jeanne, enseignante à la retraite.

Un climat de suspense. Le lecteur est tenu en alerte par la situation de l’héroïne vivant seule d’abord sans amis, ni connaissances au milieu de la forêt laurentienne, les apparitions fréquentes et furtives d’un renard tueur de poules, la mauvaise réputation de Johanne, la plus proche voisine, et d’André, son fils lourdement handicapé, la présence inquiétante de leur élevage de rottweilers, l’attaque de ces chiens contre l’héroïne, la mort soudaine de Jeanne : tout cela contribue à créer un climat inquiétant.

Une composition sophistiquée en rupture avec la chronologie réelle et une polyphonie des personnages (Eléonore, Christian, Johanne et Jeanne), intervenant tour à tour, chacun avec son langage : québécois populaire de Johanne, français aseptisé de Jeanne.

Des descriptions convaincantes de plusieurs milieux québécois, fondée sur une solide connaissance du monde de la littérature québécoise, de la psychologie, de la santé et de la protection de la jeunesse, de la vie dans les petites communautés des Hautes-Laurentides et de leurs rapports avec les nouveaux venus Montréalais.

Une héroïne qui vit en symbiose avec la nature. Le roman est remarquable non seulement par son intrigue bien menée, mais aussi par ses fines descriptions de la nature, changeante selon les saisons, des variations de la lumière en fonction des heures de la journée, des arbres, des plantes, des animaux sauvages (des oiseaux). Mais aussi la présence bienfaisante parmi les humains des chiens et des chats.

Plusieurs chapitres du livre, qu’il s’agisse de descriptions (souvent métaphoriques) d’états d’âme de personnages, d’évènements (chap. 2 : la noyade sous la glace du fils de Johanne), de confrontation entre des personnages (Eléonore et Johanne) ou de la nature sont de véritables morceaux d’anthologie. Un trait caractéristique de ses descriptions est la concomitance de petits faits anodins de la vie quotidienne et d’évènements importants dans la vie des personnages.

Un roman profond. Chaque écrivain s’appuie sur son expérience, son vécu. On le sent aussi dans La morsure du lac, même si l’on repère des transferts d’expérience ou de ressenti d’un personnage à un autre. Mais le roman va plus loin. Il montre comment une bonne intention peut provoquer des dommages considérables (Jeanne faisant un signalement contre Johanne à la protection de la jeunesse, Eléonore insistant pour que la police fasse une enquête sur la mort de Jeanne). Comment un sentiment de culpabilité, associé au jugement négatif des autres, peut briser des vies, comme celle de Johanne, trois fois accusée, en fait jamais coupable. Il exprime surtout toute une vision du monde, une philosophie de la vie, fondée sur la symbiose et l’amour de la nature, des animaux et des humains.

La dernière phrase du roman dit tout. « Rita [la chienne de Johanne] agite la queue et me lèche la paume ». Elle vient de comprendre que le bonheur de sa maîtresse est de nouveau possible.

Magnifique expression d’un véritable talent littéraire.

Lionel Meney

Mots-clés : Florence Meney, écrivaine, La morsure du lac, roman, éditions Druide, Montréal, 2026.


05 mars 2026

De l'interdiction des termes anglais dans l'espace public russe

La Russie a mis en application une loi linguistique interdisant l'emploi d'anglicismes dans l'espace public. Cette loi n'est pas sans rappeler la loi Toubon en France. Avec, peut-être, cette différence qu'elle sera appliquée et que les contrevenants seront sanctionnés.

https://novayagazeta.eu/articles/2026/03/04/rasprodazha-vmesto-sale 

L'ancien maire de Krasnoyarsk a comparé les enseignes en anglais à des migrants illégaux. Beaucoup n'étaient pas d'accord avec lui.

"Ранее бывший мэр Красноярска и депутат Госдумы Сергей Еремин раскритиковал вывески на английском языке — он сравнил англицизмы с нелегальными мигрантами. Тогда многие красноярцы не согласились с ним."

https://prmira.ru/news/2026-03-04/studiya-krasoty-sabo-stala-sabo-kak-v-krasnoyarske-snimayut-vyveski-na-angliyskom-5558866?utm_source=news.google.com&utm_medium=referral&utm_campaign=news.google.com&utm_referrer=news.google.com

Mots-clés: loi linguistique, langue russe, lutte contre les anglicismes, Russie, loi Toubon, France, закон, защита, русский язык.

28 février 2026

Nouveau dérapage incontrôlé de Mélenchon

« L’affaire Epstein ? Ah je voulais dire Epstine pardon, cela fait plus russe. Alors maintenant, vous direz Einstine au lieu d’Einstein, Frankenstine au lieu de Frankenstein. Voilà, tout le monde comprend comment il faut faire », a ironisé Jean-Luc Mélenchon devant une foule d'aficionados hilares. « Vous pouvez tous progresser ! » conclut Jean-Luc Mélenchon à la fin de sa « plaisanterie ».

https://www.youtube.com/watch?v=umOaXGtkFkQ 

En fait, le lider maximo de LFI aurait dû s’appliquer à lui-même ce conseil. En bon démagogue, il ne manque pas une occasion de faire rire son auditoire. Malheureusement, cette fois encore, il a surtout montrer ses lacunes dans le domaine des langues. Naguère, il confondait créolisation et métissage (voir mon billet https://carnetdunlinguiste.blogspot.com/2025/06/creolisation-ou-metissage-lerreur-de.html).

Cette fois, il confond prononciation américaine et prononciation russe. En effet, la prononciation [eps-tine] (en transcription orthographique courante), ['ɛpstiːn] (en transcription phonétique) est typiquement américaine. Elle n’a rien à voir avec la prononciation russe, qui est [eps-téïne] (ɛps'jn). Si l’on dit Epstine plutôt qu’Epstaïne, c’est uniquement parce que Jeffrey Epstein est américain et qu’on prononce son nom comme c’est l’usage  dans son pays. Point barre. Il n’y a pas lieu d’ironiser là-dessus et, encore moins, de flirter avec l’antisémitisme.

Indépendamment des connotations nauséabondes de ce discours, l’incident a montré que Mélenchon a une mauvaise connaissance de la prononciation de l’anglais et (c’est peut-être moins grave !) de celle du russe.

Mots-clés : Jean-Luc Mélenchon, humour, confusion linguistique, prononciation, américain, russe, Epstein, Einstein, Frankenstein, antisémitisme.

25 février 2026

Nice Carnaval Days et autres days…

Je lis sur le site de la mairie de Nice (février 2026) : « La grande braderie d’hiver des Nice Carnaval Days vous permet pendant 3 jours de bénéficier d’une visibilité pour “booster” votre activité commerciale. »

Il est pour le moins étonnant que la municipalité d’une commune française éprouve le besoin de nommer une de ses activités selon une syntaxe et un lexique anglais.

Ce phénomène n’est pas isolé. Le terme anglais day est en train de supplanter les termes français jour et journée dans la langue commerciale, comme je l’ai montré dans Lionel Meney, Le naufrage du français, le triomphe de l’anglais. Enquête (Paris-Québec, Hermann-PUL, 2024), un ouvrage qui décrit en détail ce que j’ai appelé « les territoires perdus de la langue française ». 

Mots-clés: anglicismes, anglomanie, territoires perdus de la langue française, ville de Nice, Nice Carnaval Days.