vendredi 18 janvier 2019

LES MOTS DE L'ANNÉE 2018 AU QUÉBEC par Antoine Robitaille et Lionel Meney

UN DES MOTS DE L'ANNÉE DE FRANÇOIS LEGAULT
« C'est moi qui choisis », un choix… régalien
Choisir, voilà quel pourrait être un des mots les plus symboliques de l'année 2018. Si les Québécois ont choisi François Legault pour les gouverner au cours des 4 prochaines années, avant cela le nouveau premier ministre avait choisi lui-même les candidats de son parti. En effet, le titre de chaque communiqué par lequel il avait annoncé le nom de ses candidats est le même : « FRANÇOIS LEGAULT choisit Gilles Bélanger dans Orford », «François Legault choisit Line Cloutier dans Duplessis », «François Legault choisit Manon Gauthier dans Maurice-Richard », etc. Il y avait un petit côté monarchique ou régalien dans ce communiqué. « Régalien, précise le Petit Larousse, se dit d'un droit attaché à la royauté ou qui, en république, manifeste une survivance des anciennes prérogatives royales »…

LE NÉOLOGISME DE L'ANNÉE
La kakistocratie de la CAQ ?
Les adversaires de la CAQ semblent ne pas vouloir donner la chance au coureur. Le parti de François Legault venait à peine d'être élu, le Conseil des ministres n'avait pas encore été assermenté, que déjà, pour désigner la nouvelle équipe au pouvoir, ils faisaient circuler ce mot  : « kakistocratie ». Que peut bien désigner ce néologisme ? Emprunté au grec ancien, l'adjectif  kakistos (« pire ») est le superlatif de kakós (« mauvais »). La kakistocratie désignerait donc le pire des gouvernements…

L'ANGLICISME DE L'ANNÉE
Avoir besoin d'amour
En 2018, ce n'a été qu'une plainte dans tout le Québec : il y a un grand besoin d'amour. Le premier ministre François Legault, dans son discours d'ouverture de la session parlementaire, a déclaré que le système d'éducation avait « manqué d'amour ». La mairesse de Montréal, Valérie Plante, que l'est de Montréal avait « besoin d'amour ». On ne compte plus les cas d'emploi de cette expression curieuse. Que votre femme ou votre mari, ou vos enfants, votre petit chien ou votre petit chat aient besoin d'amour, c'est normal. Mais qu'un être inanimé comme une maison, un quartier ou une institution ait besoin d'amour, c'est étonnant. Et ce n'est pas français. Du moins jusqu'à présent. C'est une traduction littérale, un calque, de l'anglais to need love.

L'IMPROPRIÉTÉ DE L'ANNÉE
Une ministre au niveau de ?
La locution  « au niveau de » est fréquemment utilisée d'une manière impropre. On l'emploie à tous les sauces, dans des sens qu'elle n'a pas. Au sens strict, elle signifie « à la hauteur de » et décrit la position dans l’espace de deux choses l’une par rapport à l’autre. La ministre de la Santé Danielle McCann s’est dite contente d’« intervenir pour la première fois “au niveau” de la période de questions ». Elle a poursuivi en disant vouloir « changer le ton “au niveau” de la santé et des services sociaux ». Puis elle estimé qu'il y avait « énormément de problèmes à régler “au niveau” de l’accès des services », « “au niveau” de la santé mentale » et « “au niveau” des services dans la communauté ». Espérons qu'elle s'y retrouvera dans tous ces niveaux…

LE SACRE DE L'ANNÉE
Viarge!
L'ancien leader du gouvernement, Jean-Marc Fournier, savait habituellement se contenir, même lorsqu'il faisait l'objet de rudes attaques. Mais une fois, il a lâché un sacre bien senti, en plein Salon bleu, alors que le caquiste Éric Caire l'asticotait sans relâche au sujet de l'avis juridique sollicité par les libéraux dans l'affaire Paradis. Caire exigeait qu'on lui dise combien l'avis avait coûté et accusait Fournier d'avoir agi en catimini. « Pas en catimini, là... Je l'ai déposée, l'opinion !, a répondu Fournier. Le nom du gars [de l'avocat] est dedans, son adresse est dedans, viarge !» Le président Chagnon n'a pas demandé à ce qu'il retire ses propos. Voilà un mot qui devrait pourtant compléter la collection des Termes non-parlementaires!

LE MOT GROSSIER DE L'ANNÉE
Le troisième lien, c'est de la marde !
Les débats sont animés dans la région de Québec pour savoir s'il faut construire ou pas un troisième lien entre la rive sud et la rive nord, les deux ponts actuels étant saturés. Dans le cadre d'un forum international de la gauche à Bilbao, la députée de QS, Catherine Dorion, a fait dire à des déléguées étrangères dans un message vidéo : « Le troisième lien, c'est de la marde! » Si merde est un mot grossier, marde, l'est encore plus! Le second est en quelque sorte l'augmentatif du premier.

LA COMPARAISON DE L'ANNÉE
Le troisième lien, c'est comme une ligne de coke
Décidément Catherine Dorion s'est fait remarquer par son langage (et pas que…). La voilà qui récidive dans notre palmarès. Et toujours à propos du « troisième lien ».  Dans une vidéo devenue virale, la députée de Taschereau a utilisé une comparaison qui a fait beaucoup jaser : « Dans le fond, une nouvelle autoroute, c’est un peu comme une ligne de coke. »

LES MÉTAPHORES DE L'ANNÉE
Le soleil excessif de la démocratie… La vitre de la transparence est un jardin de givre…
On n'entend pas que des mots « non parlementaires » au Salon bleu. Il arrive qu'on y cite de la poésie. L'ancien député de QS, Amir Khadir, est habité par la poésie québécoise. Digne successeur du «  député poète» Gérald Godin dans Mercier, il a cité des vers célèbres dans une question portant sur... l'accès à l'information ! « Ce salon de l'Assemblée nationale, a-t-il déclaré (ou déclamé ?), c'est comme le grand vaisseau d'or de notre cher Nelligan [...], vaisseau taillé dans l'or massif, qui étale sa proue au soleil excessif de la démocratie. ». Et l'ancien député de Mercier de poursuivre dans sa question complémentaire : « En matière de transparence, au cours des dernières années [...], l'Assemblée nationale a connu de durs hivers. Ah ! que la neige a neigé. En fait [...], la vitre de la transparence de l'Assemblée nationale est un jardin de givre ! » Dommage que la réponse de la ministre Kathleen Weil n'ait absolument rien eu de poétique…

Une métaphore moins poétique, mais plus payante, le Québec… Duracell
Dans son discours d'ouverture de la session parlementaire, le premier ministre François Legault a  déclaré qu'« il [fallait] voir le Québec comme la batterie du nord-est de l'Amérique.  L'image n'est pas des plus exaltantes. On dirait même qu'elle manque d'énergie. Justement, pourquoi ne pas avoir parlé de «réservoir d'énergie du nord-est de l'Amérique » ? Évidemment, si l'ambition derrière l'image se réalise, ce pourrait être électrisant.

L'OXYMORE DE L’ANNÉE
Renouveau et continuité, du pareil au même…
Quand un parti au pouvoir veut convaincre les électeurs de voter pour lui, il fait appel à la « continuité », si les sondages sont bons. Quand un parti dans l'opposition veut inciter les électeurs mécontents à voter pour lui, il fait appel au « renouveau ». L'ancien premier ministre, Philippe Couillard, a osé une formule audacieuse. Il a fait appel aux deux à la fois en déclarant : « Pour le renouveau, ça prend la continuité ». Visiblement, ça n'a pas marché…

L'EXPRESSION DE L'ANNÉE
Impossible n'est pas québécois
Lors d'un point de presse, en septembre, Philippe Couillard a rappelé que plusieurs étaient sceptiques lorsqu'il avait promis, en 2014, de créer 250 000 emplois en cinq ans. Or, il a soutenu ce jour-là que l'objectif était à portée de main : « Pour nous, impossible, ce n'est pas québécois, on va y arriver. » La formule originale, «impossible n'est pas français », est attribuée à Napoléon Bonaparte, dont l'ancien premier ministre est un passionné. Dans son livre, Alec Castonguay cite Philippe Couillard : « Il fut un temps où je collectionnais tous les livres de cette époque. C'est un personnage hors norme. »

LES AMPHIGOURIS (PHRASES EMBERLIFICOTÉES) DE L'ANNÉE
Finalement, gel ou pas gel?
Le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, a commis une phrase, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'est pas limpide… Au sujet de la rémunération des médecins spécialistes, il a déclaré : « En ce moment, il n'y a pas de gel parce qu'on veut comprendre ce que sont les chiffres qu'il y aurait à geler, si gel il y avait ». Nous, on veut comprendre ce qu'il voulait dire…

Un pensez-y bien…
Mélanie Joly a perdu le portefeuille du Patrimoine et hérité de ceux du Tourisme et de la Francophonie. D'aucuns y ont vu une rétrogradation, car ce sont deux dossiers moins prioritaires. Mme Joly n'est pas d'accord. En langue « mélanienne », ça donne ceci : « Je pense que le tourisme, souvent, on peut penser que c'est un ministère qui en a pas la force économique qu'on peut penser, mais il ne faut pas le voir comme une arrière-pensée parce que j'arrive de la Gaspésie, 30 % de toute l'économie régionale est basée sur le tourisme. » Vous avez compris ? Et dire qu'elle défendra la Francophonie…

Suivez mon regard…
Jonathan Julien, le ministre des Ressources naturelles du gouvernement de la CAQ, a déclaré à propos du dossier du projet Apuiat sur la Côte-Nord : « Hydro-Québec, le gouvernement regardent toutes les options. Vous pouvez présumer de n'importe quelle qu'on regarde. » De n'importe quel côté qu'on la tourne, on a du mal à la comprendre cette phrase !

LE COUAC TOPONYMIQUE DE L’ANNÉE
Pour avoir un pont à son nom, Stéphanie Lavallée devra attendre
L'ancienne ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, a été victime d'un cafouillage… toponymique. Un communiqué avait été envoyé au journal Le Droit, dans lequel le maire de la municipalité de Denholm, Gaétan Guindon, annonçait qu'un pont sur un chemin de la circonscription serait baptisé « pont Stéphanie-Vallée ». Quelques minutes plus tard, un second communiqué venait contredire le premier. On devait débaptiser le pont ! L'explication du maire avait quelque chose de comique : « On s'est fait rappeler à l'ordre puisque certaines règles doivent être respectées. La personne doit être décédée depuis au moins un an et Mme Vallée est toujours vivante. » L'histoire ne dit pas si le pont aurait eu droit d'être couvert, a soufflé un collègue, subtile référence au projet de loi sur la neutralité de l'État de Mme Vallée…

LA LANGUE DE BOIS DE L'ANNÉE
Subtil distinguo
Le journaliste Alexandre Robillard a enquêté sur des « bonis d'entrée » qui ont été versés à de nouveaux employés à Investissement Québec. Le PDG de l'organisme, Pierre Gabriel Côté, a admis que le mot se trouvait bien dans le rapport annuel, mais il a soutenu que c'était une « erreur sémantique ». Il aurait fallu écrire « entente de compensation pour perte d'avantages pré-emploi ». C'est beaucoup plus acceptable ainsi en effet...

LES LAPSUS ET LES PERRONISMES DE L'ANNÉE
Travailler sans labeur
L'ancien ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale, François Blais, a présenté un plan de lutte contre la pauvreté. Ce plan était attendu depuis longtemps. Alors qu'il semblait vouloir féliciter son équipe et ses fonctionnaires d'avoir travaillé sans relâche, il a commis un joli lapsus, soutenant que tous avaient « travaillé sans labeur ».

« Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée  » (Comédie en un acte d'Alfred de Musset)…
L'ancien leader parlementaire du gouvernement libéral, Jean-Marc Fournier, a annoncé qu'il ne solliciterait pas d'autre mandat. Ferme-t-il la porte à aller au privé ? « Je ne ferme aucune porte, parce que je n'en ai pas ouverte, je n'en ai pas fermée », a-t-il répondu.

Orson Welles, vous savez, le célèbre auteur de… 1984.
L'ancienne ministre déléguée à la Santé publique, Lucie Charlebois, voulait dénoncer la propension de la CAQ à vouloir interdire partout, même à l'intérieur des appartements en copropriété, la consommation de cannabis. Soutenant qu'une telle interdiction allait sans doute contre les chartes des droits et avait quelque chose de totalitaire, elle lança : « Je me sens dans Orson Welles ! » Elle voulait sans doute parler de George Orwell, l'auteur du célèbre roman dystopique 1984

Se retrousser… les cheveux
L'ancienne ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, nous a fait cadeau d'un beau petit perronisme. « Une fois qu'on a traversé la tempête, on continue, on se retrousse les cheveux ! », a-t-elle déclaré. Ce sont les manches qu'on se retrousse, non ?

Lapsus révélateur ?
Diane Lamarre, l'ancienne critique péquiste en matière de santé, en visant le ministre Barrette, a involontairement vanté la politique de la CAQ : « Le ministre a clairement échoué à mettre son pouvoir au service des patients [...]. Il a perdu le contrôle pendant que la CAQ, elle, veut prioriser la santé... euh... veut privatiser la santé. »

L'EXPRESSION QUÉBÉCOISE DE L'ANNÉE
Il va nous passer un sapin
Vous avez vu la vidéo de Noël de Jean-François Lisée ? On le voit qui va chercher un sapin. Puis il regarde la caméra et confie qu'il souhaite à tous la « sainte paix ». « Il faut se reposer, dit-il, car 2018 va être une année exigeante et éreintante sur le plan politique. » Quant au fameux sapin que le chef péquiste rapporte, certains, dans les rangs de ses adversaires, ont voulu y voir un symbole : « Le maudit, il peut aussi bien être en train de nous avertir qu'il va nous en passer un, de sapin ! », rigolait l'un d'entre eux en insistant sur le fait qu'il ne fallait pas sous-estimer le chef péquiste.

LE TWEET POLITIQUE DE L’ANNÉE
Nous sommes prêts… usuraires
Les révélations sur l'implication du président de la CAQ, Stéphane Le Bouyonnec, dans une  société offrant des prêts en ligne à des taux usuraires, avaient passablement terni l'image de la formation de François Legault. Le chef caquiste avait choisi de passer l'éponge sur l'« erreur » de son président de parti, mais l'affaire a resurgi dans la rhétorique électorale. Un exemple, ce tweet caustique d'un certain Pascal Roseau (@ roseau_qc) : « Le slogan de la CAQ en vue des prochaines élections : NOUS SOMMES PRÊTS... usuraires »

LESSARDERIES
Un autre pensez-y bien
En 2011, après que le ministre libéral Laurent Lessard, alors aux Affaires municipales, ait produit une déclaration particulièrement tortueuse, une journaliste l'avait relancé ainsi : « Si je résume en disant que vous réfléchissez, est-ce correct ? » Le ministre lui coupa la parole. Presque insulté, il rétorqua : « Non! On ne réfléchit pas ! » Cela avait bien fait rigoler les journalistes, même si le ministre avait ajouté : « On est en action. » C'est l'anecdote qui m'est revenue en tête lorsque M. Lessard, questionné sur son avenir politique, a lancé, blagueur : « Depuis le temps que je vous dis que je suis en réflexion, fallait bien que je commence à y penser ! »

LA PROPHÉTIE DE L’ANNÉE
Victoire appréhendée
« En 1998, puisque les Bleus et le PQ l'ont emporté (l'un la Coupe du monde, l'autre les élections), il en sera de même en 2018... Le PQ va gagner », a déclaré Jean-François Lisée le 21 juillet 2018 .

LA RÉFLEXION SAGE DE L'ANNÉE
Partir c'est mourir un peu…
« Quand des ponts, des boulevards, des autoroutes, des aéroports portent le nom de gens que vous avez côtoyés, avec qui vous avez discuté, que vous avez appréciés, bien il est probablement temps de partir », a déclaré l'ancien président de l'Assemblée nationale, Jacques Chagnon.

Mots-clés : mots de l'année; 2018; province de Québec; Antoine Robitaille; Lionel Meney.

vendredi 14 décembre 2018

Peut-on dire « traverser la Chambre (des Communes), « traverser le parquet »?


On rencontre dans la presse québécoise les expressions « traverser la Chambre (des Communes) » et même « traverser le parquet ». En voici deux exemples : 
« Une députée du gouvernement Trudeau a causé la stupéfaction lorsqu’elle s’est levée en Chambre pour critiquer ses propres troupes avant de traverser le parquet pour se joindre au Parti conservateur » (Le Journal de Montréal, 17 septembre 2018).
« Wajid Ali Khan, qui était le député libéral de Mississauga-Streetsville, avait traversé la Chambre des communes pour se joindre aux troupes du premier ministre conservateur Stephen Harper. » (Agence QMI, 31 mars 2018).
C'est un des nombreux cas d'interférence de l'anglais dans le français du Canada. En effet ces expressions sont des traductions littérales de l'anglais to cross the floor in the House. En voici un exemple :
 « A Toronto-area Liberal MP has crossed the floor to Andrew Scheer’s Conservatives, citing concerns about the economy and foreign policy as her reasons for leaving the government benches »
L'expression en anglais se comprend dans la mesure où elle rend compte d'une particularité du système parlementaire britannique classique, fondé sur le bipartisme (conservateurs vs libéraux, plus tard conservateurs vs travaillistes). La salle de la Chambre des Communes est composée de rangées qui se font face (contrairement à l'hémicycle français), chacun de deux partis occupant un côté. Le député qui change de parti doit physiquement traverser la salle pour se rendre à sa nouvelle place. Du sens propre, on est passé en anglais au sens figuré. To cross the floor correspond donc au français changer de parti, changer de camp, rejoindre la majorité ou rejoindre l'opposition (selon le contexte), se rallier à la majorité ou se rallier à l'opposition, passer dans le camp/du côté de la majorité ou passer dans le camp/du côté de l'opposition. 
Étant donné la multiplication des partis, tant au niveau fédéral que provincial, avec les conséquences que cela a sur la disposition des partis dans la Chambre des Communes ou au Salon bleu, on peut se demander si l'expression to cross the floor est encore motivée… Désormais on peut changer de parti sans être forcément obligé de « traverser le parquet »...
Un mot sur les sites de traduction.
Il faut se méfier des sites de traduction qui choisissent leurs sources sans le discernement nécessaire. Ils contribuent à la diffusion de mauvaises traductions, de calques de l'anglais. C'est le cas, par exemple, du site Linguee, basé à Cologne en Allemagne. 
Ce site affirme en anglais être « A gateway to the world. Benefit from a unique language experience. With millions of reliable translations, discovering new cultures is now easier than ever before. »
La version française est plus modeste ou plus prudente : « Une fenêtre sur le monde. Une toute nouvelle expérience linguistique s'offre à vous. Grâce à des millions de traductions toujours à portée de main, découvrir de nouvelles cultures n'a jamais été aussi simple. »
Apparemment les traductions en français sont moins « reliable » que celles en anglais...
Un exemple de ce qu'on peut trouver sur Linguee pour traduire to cross the floor :
« I repeat, members of other parties, including ours in the past, have crossed the floor. »
« Je le répète, des membres d'autres partis, y compris le nôtre, ont déjà traversé le parquet. »
 La source  : Le Parlement canadien.
No comment... 
Mots clés : traduction; anglais; français; français canadien; français québécois; anglicisme; calque; langue de la politique; parlementarisme;  to cross the Chamber of Commons; to cross the floor; traverser la Chambre; traverser le parquet; changer de parti; changer de camp; rejoindre la majorité; rejoindre l'opposition; se rallier à la majorité; se rallier à l'opposition; passer du côté de la majorité; passer du côté de l'opposition; Linguee.

Peut-on dire « faire le saut en politique » ?

Dans la presse québécoise, on rencontre très fréquemment l'expression « faire le saut en politique ». Dans Le Journal de Montréal, elle est présente dans pas moins de 121 articles (décembre 2018). Elle est aussi très courante dans les autres médias. En voici des exemples :
« Gestionnaire de choc du réseau de la Santé, Gertrude Bourdon va faire le saut en politique, mais pour le Parti libéral.  » (La Presse, 22 août 2018).
« Enrico Ciccone fait le saut en politique et se portera candidat pour le Parti libéral du Québec (PLQ) aux élections du 1er octobre prochain. » (Radio Canada, 8 août 2018).
« Chantal Rouleau fait le saut en politique provinciale avec la CAQ » (Metro, 27 février 2018).
Une expression très courante, mais qui pose problème… Que veut-elle dire ? D'où vient-elle ? L'expression est étrange parce qu'en français, on connait les expressions saut en longueur, saut en hauteur ou saut en parachute, mais pas saut en politique
Si le saut en politique devenait un sport comme le saut en longueur ou le saut en hauteur ou le triple saut, nous autres au Québec, nous collectionnerions certainement les médailles olympiques...
En réalité, comme dans bien des cas lorsqu'il s'agit de la langue de la politique,  on a affaire à un calque de l'anglais. Un calque est une traduction littérale, une traduction mot à mot. C'est, pour reprendre l'expression du poète québécois Gaston Miron, du traduit de l'anglais, du traduidu.
En effet l'anglais dit to jump ou to leap into politics. Cela correspond en fait au français se lancer en politique.
On pourrait y voir aussi un télescopage entre deux expressions : faire le saut, c'est-à-dire prendre une décision importante qui implique totalement, et se lancer en politique. Avant de se lancer en politique, il faut se décider à faire le saut. « Il pense se lancer en politique, mais il n'est pas encore prêt à faire le saut. », c'est-à-dire à franchir la pas... 
Ou bien encore, les deux facteurs (interférence de l'anglais et télescopage des deux formes) ont pu s'additionner.
Dans tous les cas, il faut éviter de l'employer.
Mots clés : traduction; anglais; français; français canadien; français québécois; anglicisme; calque; langue de la politique; parlementarisme; to jump into politics; to leap into politics; faire le saut en politique; se lancer en politique.

Origine et caractéristiques de la « langue de bois ».

 
Historiquement, l'expression « langue de bois » a servi à désigner la langue des dirigeants communistes soviétiques.
C'est une langue impersonnelle, dans laquelle il n'y a pas de je, pas de tu, mais la 3e personne. Les dirigeants ne parlent pas en leur nom mais, au nom du comité central du parti communiste de l'U.R.S.S. (P.C.U.S.), ils s'adressent au peuple soviétique. C'est une communication à sens unique, où rien n'est laissé au hasard, où chaque mot, chaque expression est pesée.
Contrairement à la langue vive, c'est une langue lourde, pesante, rigide « comme du bois ». D'ailleurs, en russe, on connaît les expressions « langue de chêne » ou « style de chêne » (« дубовый язык, дубовый стиль »). Elles désignaient la langue et le style lourds et difficilement compréhensibles de l'administration tsariste.
C'est une langue idéologique, imprégnée de concepts et de terminologie marxistes (matérialisme dialectique, matérialisme historique, déterminisme, bon qualitatif, capitalisme, socialisme, bourgeoisie, prolétariat, lutte des classes, etc.).
C'est aussi une langue manichéenne maniant les oppositions binaires (peuple vs bourgeoisie; exploiteurs vs exploités; amis vs ennemis; capitalisme, impérialisme vs socialisme).
C'est une langue manipulatrice. Elle n'a pas pour fonction d'exprimer la réalité, mais d'imposer au peuple soviétique et aux étrangers une perception de la réalité, celle du P.C.U.S.; une langue de mensonge, qui affirme que le plan quinquennal a été « rempli et dépassé », alors que les statistiques sont truquées, que l'armée soviétique est entré en Tchécoslovaquie en 1968 pour lui apporter son « aide fraternelle », alors qu'en fait il s'agissait d'une invasion pure et simple.
C'est une langue avec un lexique et un style répétitifs : vocabulaire guerrier (camp socialiste, provocation, victoire); épithètes de nature  (classez laborieuses, union indéfectible, avenir radieux); oxymores (légalité révolutionnaire, centralisme démocratique, démocratie socialiste); slogans (« tout le pouvoir aux soviets », « l'homme, capital le plus précieux », « la vie est devenue meilleure, la vie est devenue plus gaie » sous Staline, « rattraper et dépasser l'Amérique » sous Khrouchtchev); clichés, images stéréotypées (« l'amitié des peuples de l'U.R.S.S. »); hyperboles (pour les succès) et euphémismes (pour les échecs).
L'expression (parfois appelée ironiquement « xiloglossie ») a fait florès et s'est transportée en Occident dans les années 1980. Plus généralement, de nos jours, elle sert à désigner un langage politique insincère, permettant à ceux qui l'utilisent de ne pas reconnaître la réalité (de leurs torts, de leurs contradictions, de leurs échecs) et de présenter une version qui leur est beaucoup plus favorable.
Bibliographie : 
Françoise Thom, La langue de bois, Paris, Julliard, 1987.
Chritian Delporte, Une histoire de la langue de bois, Paris, Flammarion, 2009.
Gilles Guilleron, Langue de bois, Décryptage irrévérencieux de politiquement correct et des dessous de la langue, Paris, First, 2010.
Mots clés : langage de la politique; langue de bois; дубовый язык; дубовый стиль; parti communiste; P.C.U.S.; U.R.S.S.

jeudi 13 décembre 2018

Méfiez-vous des traductions automatiques !


J'ai voulu vérifier le sens de cette phrase en ukrainien lue sur Facebook : « Так багато не постіть гарних знимок, а то приїдемо до вас в гості. » Google Traduction m'a donné cette traduction « française » : « Donc, ne postez pas beaucoup de bonnes écumes, ou nous viendrons vous rendre visite. » Phrase absurde. Étonnement de ma part. Que vient faire cette « écume » dans cette phrase ?
Je fais l'essai de traduire la phrase ukrainienne directement en anglais. Google Translation me donne : « So do not post a lot of good scum, or we'll come to visit you. » Je retrouve mon « écume » (« scum ») ! Je comprends alors que les traductions passent par l'anglais qui fait office de langue-pivot.
Ma connaissance du russe me fait penser que l'ukrainien знiмок est l'équivalent du russe снимок, c'est-à-dire « photo », les deux langues étant apparentées. C'est tout à fait en rapport avec le contexte, la phrase se trouvant au-dessous d'une série de photos.
Je décide alors de demander à Google Translate la traduction russe de la phrase ukrainienne. J'obtiens : « Так много не поститесь хороших снимков, а то приедем к вам в гости ». Résultat nettement supérieur - quoique поститесь me semble plus que curieux (поститесь* ou постите ?)– mais au moins знiмок est bien traduit.
Je comprends que la phrase en ukrainien doit se lire comme ceci en français : « Ne postez pas (ou ne mettez pas en ligne) de si belles photos, sinon nous irons vous rendre visite ».
Contre-vérification : Je veux savoir comment Google Translate traduit en français sa version russe (« Так много не поститесь хороших снимков, а то приедем к вам в гости »). Le résultat est épouvantable : « Beaucoup ne jeûnent pas de bonnes images, sinon nous viendrons vous rendre visite. » !!! Charabia incompréhensible. Google Translate a confondu постить (mettre en ligne, publier, poster) et поститься (jeûner) ! Il n'a pas été capable de trouver le sens exact de снимок (photo), alors qu'en anglais, il le donne correctement (picture)…
Conclusion : Méfiez-vous des traductions automatiques… et faites des vérifications et des contre-vérifications en passant si possible par plusieurs langues…

* поститься : воздерживатьcя от скоромной пищи во время поста, соблюдать посты.

Résumé

ukrainien (version légèrement corrigée par Google Traduction).
Так багато не постіть гарних знимок , а то прийдемо до вас в гості.
ukrainien-français
Donc, ne postez pas beaucoup de bonnes écumes, ou nous viendrons vous rendre visite.
ukrainien-anglais
So do not post a lot of good scum, or we'll come to visit you.
ukrainien-russe
Так много не поститесь хороших снимок, а то приедем к вам в гости.
ma traduction
Ne postez pas de si belles photos, sinon nous irons vous rendre visite.

Mots-clés : traduction automatique; ukrainien; français; anglais; russe; Google Translate; Google Traduction.

samedi 8 décembre 2018

Doit-on dire humanisme ou humanité?


Dans son Discours d'ouverture, François Legault, le premier ministre du Québec, a déclaré : « Le gouvernement est aussi déterminé à insuffler une bonne dose d'humanisme dans les soins prodigués aux aînés. »
Une bonne dose d'humanisme, vraiment ?
En fait, cet emploi du mot humanisme dans ce contexte est une impropriété. Ce mot désigne en réalité une « 1) Philosophie qui place l'homme et les valeurs humaines au-dessus de toutes les autres valeurs. 2) [un] Mouvement intellectuel qui s'épanouit surtout dans l'Europe du xvie siècle et qui tire ses méthodes et sa philosophie de l'étude des textes antiques » (Larousse). L'humanité désigne la bienveillance à l'égard d'autrui. Il convient donc d'apporter « une bonne dose d'humanité » dans les soins prodigués aux personnes âgées.

Mots-clés : français; humanisme; humanité; impropriété; Discours d'ouverture; premier ministre; Québec; François Legault.

mardi 4 décembre 2018

Méfiez-vous des langues-pivots… surtout s'il s'agit de l'anglais.


Petit exemple : traduire Il pleut des cordes en italien.
 
Avec Google.Translation, cela donne Piove gatti! Il pleut des chats! Pas étonnant en anglais, Il pleut des cordes se traduit normalement It's raining cats and dogs. Si l'on demande comment se traduit Il pleut des cordes en russe, on obtient : Идёт дождь кошек! Littéralement Il y a une pluie de chats! Pas étonnant non plus quand sait (encore) qu'en anglais Il pleut des cordes se traduit par It's raining cats and dogs
Mais si on essayait de traduire en italien et en russe en passant directement par l'anglais, qu'est-ce qu'on obtiendrait ? Sеrait-ce meilleur ou pire? Eh bien, on obtiendrait de bonnes traductions… Piove a secchiate en italien, Льёт как из ведра en russe.
Le plus curieux, et le plus frustrant pour un francophone, c'est que, même dans ce cas, Google. Translation rate son coup avec le français. Quand on lui demande comment se traduit It's rainning cats and dogs en français, on obtient très bizarrement Il pleut des seaux d'eau! Encore à côté de la plaque… Pourtant, en français, le choix est vaste : Il pleut des cordes/à verse/à seaux/à torrents, etc. mais pas des eaux d'eau
Décidément, il y a des choses à améliorer chez Google.Translation.

Mots-clés : traduction automatique; Google.Translation; langue-pivot; anglais; français; italien; russe; It's raining cats and dogs; piove a secchiate; pleuvoir à seaux; лить как из ведра.