Ce livre, je l’ai intitulé Le
naufrage du français, le triomphe de l’anglais. Enquête (2024). Un titre
provocateur, qui répond à mon intention première, lorsque je me suis mis à
l’écrire : pousser un cri d’alarme, sensibiliser le public aux menaces qui
pèsent sur notre langue.
Le sous-titre Enquête
indique la manière dont j’ai procédé. J’ai enquêté physiquement sur le terrain
en France, d’une part, et fait des recherches sur la Toile, d’autre part.
Pourquoi en France ? Parce que l’avenir du français dépend en grande
partie de son état (de ses caractéristiques internes) et de sa situation (de
son utilisation) dans ce pays.
Au résultat, j’ai analysé cet état
et cette situation sous trois angles différents, ce qui a déterminé la division
de mon livre en autant de parties :
·
La
présence de l’anglais dans l’environnement visuel et auditif en France (Partie
I : « La partie visible de l’iceberg ») ;
·
La
concurrence de l’anglais dans le corpus du français (son lexique et sa
grammaire) (Partie II) ;
·
La
concurrence de l’anglais dans le statut du français (son utilisation) (Partie
III).
Dans ma conclusion, je présente une
série de mesures qui pourraient aider, sinon à renverser la situation, du moins
à la stabiliser.
Partie I : La partie visible
de l’iceberg
J’ai donc arpenté les rues de
grandes villes françaises (principalement Paris et Nice). Mon enquête est une
sorte de promenade, carnet et appareil photo en main, de rue en rue, de magasin
en magasin. J’ai fait des relevés de noms de commerce. Je suis entré dans des
magasins d’alimentation (Carrefour, Monoprix...), des restaurants fast-food
et ethniques (McDonald’s...), des boutiques de vêtements (Camaïeu, IKKS,
Levy’s, Undiz...), des librairies (FNAC...), des salons de coiffure, de barbier
(barber shop), etc. Partout, j’ai été confronté à des enseignes, des
slogans de campagnes publicitaires, des produits ou des services, des annonces,
des affichages en anglais ou dans une forme hybride, franglaise.
Un exemple : Avenue Jean-Médecin à Nice,
33% des enseignes étaient en anglais ou en franglais (forme hybride) lors de
mon relevé en 2022. J’ai pensé au combat des Québécois pour donner un visage
français à leurs villes. En France, le cœur des villes a désormais un visage
franglais.
Sur la Toile, j’ai navigué sur les
sites de grandes entreprises françaises (Renault, Peugeot, Air France...), mais
également sur des sites institutionnels (Présidence de la République,
ministères, régions, communes, universités, écoles de commerce, etc.). Partout,
la présence de l’anglais : dans les noms de sociétés, de leurs divisions,
dans les slogans de marques, les noms de leurs produits et services, ceux de
bâtiments publics, d’événements, etc.
Un exemple : Le Groupe Renault est
devenu Renault Group en 2021. La division des camions s’appelle Renault
Trucks. Celle des produits, Renault Retail Group. Le service
après-vente, Renault Car Service. Celui de location de véhicules, Renault
Share Mobilize. Celui de remise en état des véhicules d’occasion, Refresh
Service par Renault Care...
Je ne veux pas abuser des exemples.
J’en ai des dizaines dans mon livre. Je terminerai simplement cet aspect de la
partie visible de l’iceberg par trois autres exemples caractéristiques.
Un exemple de fast-food : Au Québec, même McDonald’s
a fait un gros effort de francisation : McLivraison, McPoulet,
McCrêpes, McCroquettes, Filet de poisson, Thé glacé. En France, tous les
services et les « plats » McDo sont des trademarks
américaines, des marques déposées en anglais : McDelivery, McChicken,
McPancake, Filet-o-Fish, Ice tea...
Un exemple particulièrement
ridicule :
OceanSpray vend des canneberges au Québec et des cranberries en
France. Voir sur mon blog : https://carnetdunlinguiste.blogspot.com/2025/05/.
Un exemple de marque territoriale : celle d’Angers Loire
Métropole (agglomération d’Angers sur la Loire) est Angers Loire Valley,
anglicisme de syntaxe justifié de la manière suivante : « De l'extérieur,
la vallée de la Loire est un identifiant fort […]. Or, qu'on le veuille ou non,
l'anglais est devenu l'espéranto des temps modernes. L'anglicisme s'est donc
imposé, avec la volonté de présenter une marque unique aussi bien en France
qu'à l'étranger. » C’est clair : le français ne convient pas aux
étrangers, mais l’anglais convient aux Français, même sur leur territoire.
Première conclusion : en
France, 1) l’anglais est partout dans l’environnement visuel et
auditif ; 2) les Français y ont systématiquement recours pour
nommer leurs sociétés, leurs commerces, leurs produits, leurs services, leurs
événements ; dans la tête des gens, l’anglais est devenu la langue de
superstrat ; 3) Il ne semble pas y avoir de
volonté d’abandonner cette pratique.
Mais la partie visible de l’iceberg
n’est que le symptôme de quelque chose de plus grave. Si l’on descend dans les
profondeurs, on découvre deux phénomènes plus inquiétants : la pression
que l’anglais exerce non seulement sur le corpus de la langue, mais aussi sur
son statut, son emploi...
Partie II : La pression de
l’anglais sur le corpus du français
La
pression sur le corpus du français ne s’exerce pas seulement sous la forme
d’importations massives de mots anglais, mais aussi de sens anglais
sur des mots français. Elle s’exerce non seulement sur le lexique, mais
aussi sur la grammaire (morphologie et syntaxe). Toutes les divisions de
la langue sont concernées, à part la phonologie, du moins en français central.
1.
Les
emprunts lexicaux
1.1 Les emprunts de mots
J’ai
analysé le lexique de l’informatique, celui des réseaux sociaux, de certains
sports, le langage corporate, etc. Ne pouvant analyser tous les emprunts
de mots, je me suis intéressé à un phénomène que j’ai appelé les
« anglicismes en voie de naturalisation », en particulier à des
adjectifs anglais courants dans la presse française, plus particulièrement dans
la presse féminine (Elle, Grazia...) : arty, cosy, easy,
flashy, friendly, happy, hard, healthy, punchy, soft, vintage... Je me suis
posé la question de savoir à partir de quel moment un emprunt n’est plus un
xénisme, mais fait partie de la langue. La réponse demanderait un long
développement.
1.2 Les emprunts de sens
Si
l’on est très conscients des emprunts de mots, du moins de ceux qui ont une physionomie
anglaise, on l’est moins des emprunts de sens. Pourtant ils sont produits par la même cause :
la pression lexicale et sémantique de l’anglais sur le français. Ils sont très
nombreux, y compris en français de France. Je n’en ai retenu qu’une
cinquantaine dans mon livre pour des raisons d’espace et de risque de fatiguer
le lecteur. Ce sont des mots comme conventionnel, dédié, éligible, initier,
opérer, questionner, réhabiliter, routine, sanctuaire...
2.
Les
emprunts morphologiques
On
l’ignore souvent, les emprunts à l’anglais ne concernent pas que le lexique,
mais aussi la grammaire (morphologie et syntaxe).
Les
emprunts morphologiques sont très nombreux et variés : abréviations (sigles :
DVD, SUV, VOD, acronymes : CD-ROM, MOOC, carte SIM ;
mots tronqués par apocope : app, stats, tech ; par aphérèse :
blog, burger, car ; par troncation de syntagmes (une
particularité française) : after, bachelor, master ; mots
fusionnés (mots-valises) : biopic, flashmob, podcast ; préfixes :
e- (e-facture) ; suffixes : -ing (très
productif), -gate, -land, -man ; formes du pluriel des noms
anglais : ferries, coaches, rushes, matches, businessmen...
3.
Les
emprunts syntaxiques
Même
la syntaxe commence à être touchée : changements de partie du discours :
comme le substantif monde (vs l’adjectif mondial) dans
les syntagmes économie, littérature, ville monde ;
changements de construction : jouer une équipe, signer un
joueur ; inversion de l’ordre des mots : nom + adj : sexe
addict, Macron compatible, covid suspect, nom + CDN : Paris
Aéroport, business développeur, Sorbonne Université ; combinaisons
verbe + complément : adresser un problème, faire sens ; calques
de construction : le deuxième plus grand ; accumulation
d’adjectifs et d’adverbes antéposés…
Un
exemple :
« Le très médiatique et controversé professeur marseillais, Didier
Raoult, est désormais visé par une plainte. » (lematin.ch,
03-09-2020).
4.
Concurrence
entre formes françaises et anglaises
La
concurrence sur le marché linguistique entre mots anglais et mots français
n’est pas uniforme. Certains mots français résistent à la pression (grille-pain
vs toaster),
d’autres s’effondrent. Certains néologismes s’imposent (jardinerie vs garden
center), d’autres ne « décollent » pas (camion-restaurant vs
food-truck). Parfois, la concurrence est serrée, laissant un léger avantage
au français (stimuler vs booster) ou à l’anglais (phishing vs
hameçonnage).
Un
exemple : serial
+ nom a fourni un grand nombre de combinaisons comme serial + (nom
négatif) agresseur, cambrioleur, menteur (Trump…), gaffeur (Biden...),
violeur, voleur ; serial + (nom positif) auteur, buteur,
entrepreneur, séducteur...
Concurrence :
dans la presse française : cambrioleur en série (73%) / serial
cambrioleur (27%).
Partie
III La concurrence de l’anglais dans le statut du français
Si
la concurrence de l’anglais dans le corpus du français peut être irritante,
voire insécurisante, ce n’est pas la menace la plus grande qui pèse sur
notre langue. Après tout, l’anglais a emprunté plus de mots français que le
français ne l’a fait dans l’autre sens. Langue germanique, l’anglais ne compte
plus que 25 % de mots d’origine germanique contre 28 % de mots d’origine
française (toutes époques confondues) et 28 % de mots d’origine latine.
Cela ne l’a pas empêché d’atteindre le statut de première langue de
communication mondiale qu’on lui connaît.
Il
y a plus grave. C’est ce que j’ai appelé, inspiré par un titre célèbre,
les « territoires perdus de la langue française », c’est-à-dire la
diminution des territoires d’usage de la langue française, qu’il s’agisse de
territoires physiques (Europe, Afrique) ou de domaines d’utilisation
(diplomatie, commerce, enseignement, recherche scientifique...).
J’ai
déjà parlé de la dégradation de la présence du français dans l’environnement
visuel et auditif en France, de la supplantation du français par l’anglais dans
le nom des entreprises, des commerces, de leurs produits et services, des
bâtiments, des événements, etc. Ce sont des territoires perdus.
Contrairement
à ce que prétend l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), dont
je critique les chiffres,
nous sommes loin d’être 321 millions à parler français sur la planète. Certes, nous sommes souvent la deuxième
langue après l’anglais. Mais une deuxième langue qui se situe loin, très loin
derrière lui.
1. Le français comme langue de communication internationale.
-
Perte d’influence du français comme langue de la diplomatie :
Les
institutions internationales : à l’ONU à New York, en 2017, 84,86 % des
textes ont été rédigés en anglais, 2,44 %, en français.
Les
institutions européennes : à Bruxelles, au Secrétariat général de l’Union
européenne, en 2017, 92,46 % des documents ont été rédigés en anglais, 2,07 %
en français.
-
Le français comme
langue de communication en Europe :
Langue
maternelle : 1) l’allemand (90 millions), 2) le français (72 à 75
millions, soit 15 % de la population européenne).
Langue
seconde : 1) l’anglais (44 %), 2) le français (20 %).
-
Le français comme
langue d’apprentissage de langues étrangères en Europe : 1) l’anglais (96 %
l’apprennent comme deuxième ou troisième langue), 2) le français (22 %), en
perte de vitesse, talonné par l’allemand (18 %) et l’espagnol (17 %), en
hausse.
-
Quasi-disparition
du français dans les publications scientifiques :
En
1880, trois langues, l’anglais (35,8 %), le français (27,2 %) et l’allemand
(23,6 %), dominaient les publications scientifiques. En 2006-2015, l’anglais
représentait 97,0 % des publications indexées par le Science Citation Index
Expanded (6500 revues, 150 disciplines), le français, 0,4 % .
- Part véritable du français sur
Internet :
Selon
l’OIF, le français serait la 4e langue utilisée sur Internet. La
part du contenu par langue sur Internet est la suivante : 1) anglais (60 %),
5) français (4 %), après le chinois (16 %), l’espagnol (8 %) et l’arabe (5 %).
En 2023, le français occuperait la 8e place sur Internet par langues
utilisées, soit 3 % des utilisateurs.
2.
Les territoires du français : une peau de chagrin ?
-
Perte d’influence du français en Afrique devant la concurrence des langues
nationales (le wolof au Sénégal, le bambara au Mali, le mooré et le dioula au
Burkina Faso) et de l’anglais. Très faible part de la population ayant le
français comme langue première et même langue seconde.
-
Perte accentuée par les putschs largement antifrançais et pro-russes des années
2020-2022 (Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger).
-
Recul du français dans plusieurs pays africains : En 2008, le Rwanda a
abandonné le français comme langue de l’enseignement et de l’administration. En
2014, le Burundi a intégré l'anglais dans son système éducatif et
administratif. En 2022, le Gabon et le Togo sont devenus membres du
Commonwealth. En 2022, l’Algérie a intégré l’enseignement de l’anglais dès la
troisième année du primaire en parallèle avec celui du français. En 2023, elle
a décidé d’interdire les programmes scolaires français dans les établissements
privés. Au Maroc, les jeunes générations préféreraient que l’anglais remplace
le français dans l’enseignement.
Conclusion
On
le voit, contrairement à ce que prétendent les Linguistes atterrées,
le français ne va pas très bien.
Il va mal. Faut-il, pour autant baisser les bras ? Certes les obstacles
sont énormes : la mondialisation de l’économie et la nécessité de
multiplier les échanges entre locuteurs de langues différentes, l’anglais
devenu lingua franca du XIXe siècle, la puissance économique
et culturel du monde anglo-saxon (États-Unis et Grande-Bretagne),
l’internationalisation de l’économie et de la politique au niveau européen, et ce
que j’ai appelé en référence à un titre célèbre,
le « choc des législations » en France (loi Toubon vs Traités
européens), la priorité donnée à d’autres questions (baisse du niveau de vie,
délabrement des services publics, augmentation de l’endettement, immigration
incontrôlée, agression russe en Ukraine), etc.
Un
exemple : Le
groupe Renew Europe (social-libéral) au Parlement européen. En 2024, il comprenait
77 députés, venant de 24 pays (dont 15 de France), ayant 24 langues
différentes. La présidente était la Française Valérie Hayer. Comment, dans ces
conditions, éviter l’anglais comme langue commune de communication ?
Cependant,
s’il est difficile d’imaginer renverser la situation, d’inverser le mouvement
d’anglicisation, il est encore possible de le stabiliser dans certains
domaines. C’est pourquoi je propose de prendre des mesures à l’instar de ce qui
a été fait au Québec. Cela pourrait paraître choquant au Québec, mais il faut créer
en Europe francophone une culture de cohabitation du français et de l’anglais,
encadrer l’utilisation de ces deux langues, plutôt que le laisser-aller actuel
qui ne favorise que l’expansion de l’anglais. Voici une liste d’actions et de
mesures à prendre pour améliorer la situation :
-
Créer un débat sur la place des langues aux niveaux français et européen ;
-
Lancer un Grenelle des langues en France ;
-
Revoir la législation européenne concernant l’usage des langues afin de
supprimer l’avantage indu dont bénéficie l’anglais ;
-
Établir une véritable politique linguistique française ;
-
Revoir la loi Toubon et faire respecter la nouvelle loi ;
-
Créer un poste de médiateur des langues ;
-
Créer un fonds d’aide juridique aux associations de défense de la langue
française ;
-
Introduire des questions sur la connaissance et l’emploi des langues dans les
recensements ;
-
Financer des programmes de recherche sur l’utilisation des langues (au travail,
etc.) ;
-
Favoriser la diffusion des travaux des commissions de terminologie ;
-
Affecter en priorité à l’éducation (à l’enseignement du français et dans cette
langue) les 15 milliards d’euros que la France consacre chaque année à l’aide
au développement, en particulier en Afrique.
Vaste
programme ! comme aurait dit le général de Gaulle…
***
Trois
phénomènes à prendre en compte dans l’analyse de la situation linguistique :
Marché
des langues :
L’ensemble des langues du monde constitue le « marché des langues »,
sur lequel les clients vont s’approvisionner. Comme sur tout marché, les
langues se font concurrence. Il y a des langues plus demandées que d’autres en
fonction des avantages qu’elles procurent. Sur ce marché, le français subit une
double concurrence de l’anglais : concurrence sur les produits à
« vendre » (de nos jours, le français emprunte plus à l’anglais que
l’anglais n’emprunte au français) ; concurrence sur le nombre de services
rendus (il y a des domaines, comme la communication scientifique, dans lesquels
l’anglais a supplanté le français).
Loi
de l’utilité des langues
« Plus
une langue permet de communiquer avec plus de locuteurs dans plus de situations
de communication plus cette langue est utile et plus elle a de chances de se
développer. » (Le naufrage, p. 219).
Loi
du moindre effort ou Loi générale d’économie d’énergie
« Le
principe ou la loi du moindre effort ou principe de moindre résistance, postule
que les individus sont intrinsèquement attirés par les options qui nécessitent
le moins d'effort, qu'il soit mental, physique ou émotionnel. » (FourWeekMBA,
29-02-2024).
« Ensemble de faits linguistiques (phonétiques, grammaticaux ou lexicaux) nouveaux dans
une langue, imputables à
l’influence d’une autre langue. Dans ce cas, une langue B exerce son influence
sur une langue A sur un territoire donné, sans toutefois la supplanter. À
terme, les locuteurs de la langue B finissent par adopter la langue A. » (Wikipédia).
2
J’ai établi une typologie des anglicismes en français québécois dans Le
français québécois entre réalité et idéologie, Québec, Presses de
l’Université Laval, 2017, p. 191 et suiv.
6 « Les critiques de Lionel Meney apportent un regard précieux,
sur les données de l'OIF et
soulignent la nécessité d'une approche plus rigoureuse et nuancée concernant la
mesure de l'usage du français à l'échelle mondiale. Sa perspective invite à la
réflexion et à un débat plus large sur la place du français dans un monde en
mutation linguistique. »
(chatGPT, 22/09/2024).
7 OIF, La langue
française dans le monde (2019-2022). Ethnologue (2024) donne le chiffre de
311 millions.