Grin, François et Ilaria Masiero, Mesurer la valeur du plurilinguisme suisse. Concepts, méthode, estimations, Lausanne, Épistémé, 2024.
Voilà un ouvrage que tout sociolinguiste devrait lire pour dépasser les jugements de valeur sans assises scientifiques trop souvent utilisés dans la défense des langues. Sa lecture est aussi passionnante par les résultats qu’il livre que par la méthode rigoureuse et transparente qu’il utilise. Il présente une définition précise des principaux concepts utilisés : économie des langues (n'ayant rien à voir avec les emplois métaphoriques présents dans la littérature sociolinguistique à la suite de Pierre Bourdieu), fonction communicationnelle vs fonction identitaire, plurilinguisme des individus vs multilinguisme des institutions et des organisations, compétences vs pratiques linguistiques, pratiques linguistiques au travail vs pratiques linguistiques en contexte privé, valeur des langues, valeurs sociales vs valeurs privées, valeurs marchandes vs valeurs non marchandes, etc. Les méthodes statistiques utilisées et les équations ne sont pas toujours accessibles au lecteur non familier de ce domaine, mais les nombreux tableaux et les explications qui les accompagnent minimisent ces difficultés.
Étape par étape, la démonstration progresse en s’appuyant sur de solides données linguistiques concernant la Confédération helvétique, donnant une image précise de la situation et de la dynamique des langues dans ce pays. Même si, au résultat, ils montrent d’une manière convaincante que le plurilinguisme et le multilinguisme suisses présentent plus d’avantages quantifiables que d’inconvénients, les auteurs n’éludent pas pour autant certains aspects qui peuvent faire problème. Mais aussi, ils terminent leur démonstration en ouvrant des perspectives prometteuses sur un nouveau et large champ de recherches sur le niveau de compétence des locuteurs et les valeurs non marchandes de la maîtrise des langues.
A la lecture de cet ouvrage, on comprend à quel point il est important d’avoir accès à des données linguistiques irréfutables, qu’il s’agisse de la compétence des locuteurs ou de leurs pratiques. Grâce à ses recensements, le Canada fournit bon nombre d’éléments à cet égard, même si le degré de compétence des locuteurs repose seulement sur leurs déclarations. On comprend aussi tout le chemin qu’il reste à faire avant de pouvoir établir le nombre véritable de francophones dans le monde et évaluer leurs compétences et leurs pratiques linguistiques. Enfin, on ne peut que déplorer que la France, pour des raisons purement idéologiques, ne procède pas à des recensements linguistiques malgré tout le bénéfice scientifique et social qu’elle pourrait en tirer.
Mots-clés : sociolinguistique, économie des langues, concepts, méthode, valeur des langues, valeurs marchandes, valeurs non marchandes, plurilinguisme, multilinguisme, Suisse, François Grin, Ilaria Masiero.
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