L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) doit être vue comme une entreprise multinationale qui cherche à vendre un produit, la langue française. Pour ce faire, elle a opté pour une stratégie du type B2C (business to consumer), développant tout un narratif marketing afin de promouvoir son produit et ses avantages face à ses concurrents.
Un produit dont la diffusion fait face à un obstacle de taille (le français, vu en Afrique comme la langue de l’ex-colonisateur français ou belge) et à une double concurrence (celle des langues autochtones et celle d’une autre langue internationale, l’anglais).[1]
Un objectif de l’argumentaire est de changer l’image du français, d’en faire d’une langue « imposée » une langue « choisie ». C’est donc une forme de rebranding.
Par ailleurs, l’OIF a une double casquette. Elle déclare défendre, à la fois, non seulement une langue, mais aussi des « valeurs » : « Dans un monde contemporain soumis à des coups de boutoir portés par les égoïsmes privés et étatiques, la défense de principes humanistes modernes est fondamentale pour préparer le monde de 2050. Ces valeurs doivent être portées avec constance, soutenues et fièrement revendiquées chaque fois que l’occasion se présente à chaque Francophone. […] ces valeurs sont la solidarité, la tolérance, la justice et l’inclusivité. La Francophonie s’engage aussi sur des points plus concrets : la paix, le développement durable, le climat, l’égalité femmes-hommes. » (p. 65). « La Francophonie s’affirme comme acteur global dans l’éducation, le développement, le numérique et les droits humains. » (p. 21).
Le hiatus évident entre les « valeurs » défendues par l’OIF et la réalité sur le terrain de plusieurs États membres de l’organisation pose le problème de savoir qui sont les auteurs véritables de ce rapport[2], devant qui ils répondent, qui l’a approuvé et dans quelle mesure il engage les États membres. Par exemple, « chaque fois que l’occasion se présente » à la Secrétaire générale de l’OIF de rencontrer le président du Rwanda, lui rappelle-t-elle l’importance de respecter ces valeurs, dont les droits humains et la démocratie, maintes fois cités dans le rapport ?
Le marché linguistique visé (en fait, le monde entier) comprend deux sous-ensembles bien différents : celui du Nord (l’Europe) et celui du Sud (l’Afrique). Le premier est composé de locuteurs natifs du français, avec une démographie déclinante et une expansion dans l’avenir peu envisageable. Le second se caractérise par des locuteurs non natifs, une concurrence entre plusieurs langues (idiomes locaux, français et anglais) et une démographie en expansion. C’est vers lui qu’est tournée principalement l’action de l’OIF. C’est là qu’il lui faut conserver ses parts de marché et, si possible, en conquérir d’autres.
Par « francophonisme », je désigne le récit (ou narratif, comme on dit maintenant sous l’influence de l’anglais) déroulé par l’OIF dans le but de défendre et de promouvoir l’usage de la langue française. Par idéologie, il faut entendre un système d’idées (par ex., le « francophonisme ») destiné à expliquer une situation (celle du français dans le monde) en vue de guider une action (la défense et la promotion de cette langue). L’idéologie, construction subjective, s’appuie sur une interprétation de données objectives.
C’est pourquoi le rapport intitulé La langue française dans le monde. Édition 2026[3] fournit de nombreux chiffres, mais certains sont sujets à caution et font l’objet de critiques[4]. C’est une sorte de business plan et de prospectus de l’entreprise, de ses activités et de ses produits et services. Comparé au précédent (La langue française dans le monde. Édition 2022[5]), il se distingue par la création d’un Conseil scientifique consultatif (CSC), composé de 12 membres (sociolinguistes, didacticiens, démographes, etc.) « représentatifs de l’ensemble des 12 régions de l’espace francophone »[6]. L’influence idéologique de ce comité ou, plus précisément, de certains de ses membres se fait sentir dans cette édition par rapport à la précédente[7]. La doxa des sociolinguistes-idéologues (insistance sur les variations linguistiques, les normes endogènes, les langues minoritaires en France, la glottophobie, etc.) y est très présente, couplée à un vocabulaire très politiquement correct, dans l’air du temps (diversité, inclusivité, ouverture, pluralisme, polycentrisme, solidarité, partage, citoyenneté, résistance, auxquels s’opposent colonial, domination, monocentrisme, hégémonie).
Compte tenu des obstacles à la diffusion du français, l’OIF doit adopter/adapter une stratégie consistant à minimiser, voire occulter certains aspects du produit à vendre et à en mettre d’autres en valeur. Cela relève des techniques habituelles de rebranding.
Ce qu’il faut minimiser
« Cachez-moi cette France que je ne saurais voir » : le rôle et la présence de la France (ancienne puissance coloniale, souvent accusée de néocolonialisme, cf. la Françafrique, etc.) et de Paris (censé vouloir imposer sa norme linguistique, cf. l’Académie française, etc.) sont minimisés, voire critiqués[8].
Élucubrations sur les termes « francophone » et « francophonie »[9]
Le rapport consacre tout un développement pour tenter de montrer que le terme « francophone » : 1) aurait une origine coloniale ; 2) ne serait pas employé par les Français pour se qualifier eux-mêmes, mais seulement pour désigner « l’Autre ». Le but de ces affirmations est de stigmatiser « un centre », c’est-à-dire la France et les Français, héritiers de la colonisation.
À propos de l’origine des mots « francophone » et « francophonie », le rapport avance des affirmations fausses : « Le terme Francophone apparaît pour la première fois en 1886 sous la plume du géographe français Onésime Reclus, dans France, Algérie et colonies[10]. Il désigne alors l’ensemble des personnes utilisant le français comme outil d’interactions sociales au-delà des frontières hexagonales[11]. Par extension, le mot francophonie renvoyait ainsi à l’ensemble des locuteurs du français hors de France. » (p. 21).
Cette affirmation est fausse. Dès l’origine, dans cet ouvrage, Reclus[12] inclut la France parmi les pays francophones. Quand il dresse un tableau de la population francophone dans le monde (estimée par lui à 47 825 000 en 1880), pour l’Europe, il inclut la France (37 500 000), les Belges et les Suisses francophones ; pour l’Amérique du Nord, les Canadiens (les Québécois d’aujourd’hui) et les Acadiens, les Haïtiens et les Antilles françaises[13]. Reclus ajoute : « Dans l'état présent, il faut au moins dix ans aux francophones pour augmenter de 2 millions 1/2. Comme la France est inféconde, que la Belgique et la Suisse n'ont plus de place pour les nouveaux venus, nous ne pouvons attendre un rang d'accroissement meilleur que de deux pays plus jeunes que le nôtre, l'Afrique du Nord, âgée de cinquante ans, et le Canada, qui n'a pas encore trois siècles[14]. »
On voit que les rédacteurs du rapport travestissent la pensée d’Onésime Reclus afin qu’elle corresponde à leur parti-pris anti-français de France : « Ce premier emploi n’est pas neutre : il s’inscrit dans un contexte colonial, où le français est imposé à des peuples que l’État souhaite intégrer linguistiquement, tout en englobant certaines minorités linguistiques de France (Bretons, Basques…)[15]. La francophonie se construit donc dès l’origine du terme non pas comme une identité volontaire, mais comme une catégorie imposée, projetée depuis un centre, marquée par des enjeux de domination culturelle et politique. » (p. 20).
L’OIF se retrouve donc dans la position, qui ne lui paraît pas inconfortable, à la fois de critiquer la politique de la France, qui a imposé sa langue non seulement aux peuples colonisés, mais aussi aux « minorités linguistiques » sur son territoire, et de défendre et promouvoir l’usage de cette langue « imposée » auprès de ces mêmes peuples…
La logique émancipatrice serait plutôt de dire : « abandonnez le français, langue imposée par le colonisateur français ou belge, et choisissez vos langues nationales et/ou l’anglais (qui n’est pas la langue de votre ex-colonisateur) ».
En réalité, si les Français se définissent rarement comme « francophones », c’est que, contrairement aux Québécois, aux Belges et aux Suisses, qui vivent dans des pays multilingues (français-anglais, français-néerlandais ou français-allemand), ils n’ont pas à le faire, vivant dans un pays monolingue français. Mais entrez dans une grande librairie en France : vous verrez que les auteurs français sont souvent réunis aux écrivains africains, belges, québécois ou suisses dans le rayon « Littérature(s) francophone(s) ». Par ailleurs, à l’étranger, les Français doivent souvent se définir comme « francophones » (choix d’un guide, d’une croisière, etc.). Un exemple ancien vient contredire cette affirmation sans preuve de l’OIF : « Avec Murat, Gérard de Nerval est, de tous les francophones, celui qui a le mieux occupé Naples. » (Larbaud, Journal,1932, p. 265). [cité par le Trésor de la langue française]. Sauf erreur, Nerval était Français… Autre exemple : « les radios spécialisées dans la mise en valeur du patrimoine musical sont ainsi soumises à un quota de 60% de titres francophones. » (Assemblée nationale, France, 2019). C’est-à-dire aussi bien Alain Souchon qu’Aya Nakamura ou Céline Dion.
Valorisation du polycentrisme (vs monocentrisme)
Le rapport insiste sur le polycentrisme de la Francophonie. En fait, il occulte le rôle historique de la France et de Paris dans la constitution et du français et de la Francophonie, ainsi que leur place dans la Francophonie contemporaine. Par exemple, dans la liste des « réseaux de cercles linguistiques francophones » dressée par le responsable de l’Observatoire de la langue française (OLF), un organisme de l’OIF, aucune ville française n’est mentionnée : « Pluri/polycentrique, la francophonie y est considérée comme un réseau de cercles linguistiques ancrés à Dakar, Montréal, Port-au-Prince, Bruxelles, Beyrouth, Genève, Casablanca, Hanoï et dans des milliers d’autres espaces où se tissent au quotidien des pratiques et des créations en français. » (p. 15). Paris, Lyon, Marseille, Lille, Toulouse ou Nice ne sont pas mentionnées dans ce réseau. Il faut croire que, contrairement à Hanoï, la francophonie n’y serait pas « ancrée », il ne s’y tisserait pas « au quotidien des pratiques et des créations en français »[16]…
Variations linguistiques (vs « français standard parisien »)
Vieille antienne des endogénistes, notamment québécois (et chez certains Belges[17]), le « français standard parisien » est présenté comme une norme imposée. « Les textes internationaux garantissent le droit de chacun de s’exprimer dans sa langue, qu’il s’agisse d’une variété locale du français ou d’une autre langue. Refuser ou privilégier certaines langues ou formes de français, c’est limiter la liberté d’expression et porter atteinte aux droits humains, ce qui est conceptualisé par le terme glottophobie » (p. 125). On se demande par qui, à qui et dans quel(s) cas, on refuse le droit de chacun de parler dans sa variété de français. Est-ce que la glottophobie ne s’applique à plutôt à un pays comme le Rwanda qui, du jour au lendemain, en 2008, a supprimé l’enseignement en français pour passer à l’anglais ?
Le rapport présente une conception dépassée, obsolète de la norme « parisienne » : « les normes dites “exogènes”, comme la norme française traditionnelle, issue d’un modèle parisien bourgeois et aristocratique. » (p. 123). Il y a belle lurette que l’aristocratie française, ou ce qu’il en reste, n’a plus aucune influence sur la norme. « La façon de parler de la plus saine partie de la cour », c’était au XVIIe siècle. D’ailleurs, c’était aussi « la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps »[18], pas tous aristocrates… Quant au concept marxisant de « bourgeoisie », on se demande à quoi il correspond à l’époque contemporaine. Et quant à la prononciation définie comme « la conversation soignée de Parisiens cultivés » (p. 123), il s’agit d’une définition du phonéticien Pierre Fouché datant de 1956 ![19] S’ils avaient cité le Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel d’André Martinet et Henriette Walter[20], datant de 1973, la définition aurait été tout autre. Sur leur conception de la norme, voir Henriette Walter, « André Martinet et la linguistique appliquée »[21]. Depuis beaucoup d’eau a coulé sous le pont Neuf à Paris.
Visiblement, les coauteurs du rapport ont une conception erronée de la norme à l’époque contemporaine, et de ceux qui la font. Cela ne les empêchent pas, heureusement, de prôner le maintien d’une « variété standard partagée dans les usages officiels et éducatifs » (p. 58) afin d’assurer un minimum d’intercompréhension entre francophones. Sinon, à quoi bon défendre une langue qui ne permettrait pas de se comprendre les uns les autres ? Mais sur quelles bases cette « variété standard partagée » s’est-elle constituée ? dans quel pays ? sur quels auteurs ?
Les variations linguistiques ne sont pas vues comme un obstacle à l’intercompréhension, mais comme une richesse, un signe de vitalité : « il existe une tension entre un modèle “centré” sur le français standard de Paris et la réalité d’une langue qui varie beaucoup selon les régions (France, Belgique, Suisse) et dans d’autres zones comme l’Afrique » (p. 122). « À cause de la pression de la norme standard parisienne et de son centre français originel, le monde francophone est particulièrement concerné par cette question, à laquelle le pluricentrisme apporte des perspectives d’amélioration. » (p. 125).
Il n’aurait pas été inutile d’expliquer en quoi consiste cette « pression » du « standard parisien », avec des exemples concrets, quels sont le moyens employés pour l’imposer, par qui et qui en souffre… Certes, la multiplication des versions d’un même produit, en particulier les séries limitées, est censée augmenter le nombre des prospects. En mix marketing, c’est ce qu’on appelle la customisation…
Une « dynamique d’échanges » entre francophones… (en dehors de la France et des Français)
« Chaque Francophone, où qu’il soit, participe à cette dynamique d’échanges : étudiant ivoirien à Rabat, ingénieure suisse à Montréal, chirurgien congolais à Bruxelles, orthophoniste libanaise à Genève, instituteur sénégalais formant des cohortes de Francophones de demain à Kigali[22], retraitée française à Hammamet. » (p. 16). Tout est bien pesé. Politiquement correct oblige, la parité homme-femme est scrupuleusement respectée. Mais aucun des actifs, des jeunes, des diplômés à forte mobilité cité en exemple n’est français. Et aucun ne va en France. Le seul exemple français (et dernier dans la liste) est… une retraitée se rendant à Hammamet !
Rappel : Le PIB de la France s’élève à 3101 milliards de dollars ; celui de la République démocratique du Congo, à 72 milliards. Que la France soit le pays francophone avec le PIB le plus élevé, et de loin, cela ne semble pas compter dans la « dynamique d’échanges » des rédacteurs du rapport de l’OIF. Qu’elle soit le pays francophone qui accueille et forme le plus d’étudiants étrangers (430 000 en 2025, dont 50% provenant d’un pays membre de l’OIF) est passé sous silence. Que les immigrés en France proviennent surtout des pays francophones (Maroc, Algérie, Tunisie, Afrique subsaharienne) n’est pas pris compte non plus dans ces exemples.
Par ailleurs, si ces actifs vont à Bruxelles, Genève ou Montréal (on ne parle pas de Paris…), le rapport omet de dire que c’est grâce à ou à cause de (choisissez la locution qui vous convient) la colonisation belge et française.
Insistance sur le déplacement du centre de gravité de la Francophonie de la France vers l’Afrique
C’est avec une sorte de jubilation que le rapport pronostique le déclin de l’influence de Paris dans la Francophonie : « À l’horizon 2050, le destin du français ne se lira plus depuis Paris, mais se concevra plutôt à Abidjan, Beyrouth, Bruxelles, Dakar, Kinshasa, Montréal, Port-au-Prince, Tunis ou Yaoundé. Ce sera une langue plurielle dont l’avenir se jouera dans sa capacité d’adaptation aux nouvelles réalités numériques et géopolitiques. » (p. 59). On peut émettre quelques doutes sur le « destin francophone » de certaines des villes citées. Finalement, une Francophonie sans la France et sans Paris serait une Francophonie plus heureuse…
Changement de ton
Contrairement au rapport de 2022, celui de 2026, plus réaliste de ce point de vue, aborde les menaces qui pèsent sur le français en Afrique, à savoir la concurrence des langues nationales et celle de l’anglais.
La concurrence entre le français et les langues autochtones est reconnue, mais qualifiée de « complémentarité ».
L’OIF reconnaît désormais le fait qu’en Afrique, le français subit la concurrence des langues nationales : « le français, présent comme langue unique d’enseignement dès le primaire dans de nombreux pays d’Afrique, entre en concurrence avec les langues autochtones qui sont majoritaires dans le paysage linguistique et l’environnement immédiat des élèves. Cette situation fragilise la réussite scolaire, limite l’acquisition des compétences disciplinaires et, in fine, questionne la place réelle du français comme langue d’accès au savoir. » (p. 105). Dans le rapport de 2022, on parlait de « cohabitation » entre le français et les langues autochtones, de « langues partenaires » (p. 97). Maintenant, on parle de « complémentarité » : « Cette édition souligne la complémentarité entre langues autochtones et langue française dans la construction identitaire, l’innovation scientifique et économique et la création artistique. » (p. 15). Que signifie vraiment ce concept ? Sur quelle(s) étude(s) s’appuie-t-il ? Dans ces conditions, promouvoir le français, n’est-ce pas faire preuve de néo-colonialisme ?
Reconnaissance de la concurrence de l’anglais
À l’opposé des déclarations mirifiques sur les « 396 millions de francophones » dans le monde, etc., le rapport de 2026 reconnaît que l’anglais représente une concurrence menaçante pour le français dans des domaines comme la science, les techniques ou l’enseignement. Il passe en revue, pour chaque région du globe, l’avancée des positions de l’anglais et le recul de celles du français : « Actuellement, le paysage linguistique mondial est profondément modifié par l’anglais qui s’est imposé comme lingua franca de l’économie mondialisée, des sciences, du numérique et de l’innovation. » (p. 58).
Dans un cas de recul du français dans un État membre, l’OIF propose une curieuse explication/justification : « des États comme le Rwanda ont opéré un basculement linguistique stratégique, remplaçant le français par l’anglais comme langue officielle de l’enseignement en 2008, dans une logique d’alignement géopolitique avec la Communauté d’Afrique de l’Est. » (p. 55). C’est curieux, mais le Burundi et la République démocratique du Congo, eux aussi membres de la CAE, n’ont pas éprouvé ce besoin « logique » d’« alignement géopolitique ». Si Kagame n’avait pas pris et confisqué le pouvoir, est-ce que le français aurait quand même été remplacé par l’anglais ? Cette « logique » ne pourrait-elle pas s’appliquer à d’autres régions d’Afrique ? N’est-ce pas plutôt un désir d’exonérer à bon compte la Secrétaire générale de l’OIF, ancienne ministre rwandaise ?
Ce qu’il faut mettre en valeur
La taille du marché. Dans ce rapport de 2026, l’OIF introduit deux méthodes de dénombrement des francophones. Selon la méthode antérieure (appelée M1), il y avait 348 millions de francophones. Selon la nouvelle méthode (M2), le chiffre s’élève à 396 millions[23]. Un gain de 48 millions. Une paille[24]… Le tour de passe-passe a été désavoué par l’initiateur de M1, Richard Marcoux, directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF)[25], un organisme de l’OIF. Aveu candide du Rapport : « Une telle approche a pour avantage principal de renforcer le poids géopolitique et géolinguistique de la Francophonie. » (p. 40). On se demande qui cela va impressionner…
L’élargissement du marché. Un marché porteur, en expansion : « le français ne court aucun danger de disparition, et voit ses communautés s’agrandir avec des perspectives à plus de 700 millions de locuteurs dans les prochaines décennies. » (p. 121). La rigueur statistique est remplacée « avantageusement » par la méthode Coué : « Tous les jours, il y a de plus en plus de francophones et la Francophonie va de mieux en mieux »…
Un territoire à travailler. Dans son étude de marché, l’OIF a constaté que le marché du « Nord global[26] » (France, Belgique, Suisse, Québec), pour adapter un anglicisme, était en régression, alors que celui du Sud Global, en fait de l’Afrique, était en pleine expansion (les Africains représenteraient 65% des francophones).
La notion de francophone : un terme complexe… pour l’OIF
L’OIF a été critiquée pour ses méthodes peu crédibles de dénombrement des francophones[27]. Dans ce rapport, elle annonce qu’elle a modifié sa définition du terme (voir ci-dessus). L’ancienne définition, fondée sur la seule compétence linguistique, ne lui convient plus : « À première vue, la définition du terme Francophone peut sembler évidente : une personne qui parle français, qu’il s’agisse de sa langue maternelle ou d’une langue seconde, officielle ou d’usage. Pourtant, une analyse fine révèle que ce terme est plus complexe qu’il n’y paraît. » (p. 20). Par « analyse fine », l’OIF désigne une « approche sociolinguistique » : « En une quinzaine d’années, la définition de Francophone s’est enrichie et le regard s’est déplacé, d’une conception centrée sur la compétence linguistique vers une approche sociolinguistique plus ouverte. » (p. 21). L’approche « plus ouverte » de la sociolinguistique consiste à ne pas s’attarder sur le critère de compétence linguistique. Résultat : « On peut se considérer Francophone sans parler français, ou en le maîtrisant à peine. » (p. 22). À ce compte-là, toute l’humanité peut se considérer francophone… Cela faciliterait grandement le décompte…
Comble de l’absurdité : « Ou, au contraire, on peut parler français sans se dire Francophone, comme beaucoup de Français qui refusent le mot, le réservant à “l’Autre”. » (p. 22). (voir supra). Un moyen d’accuser, l’air de rien, les Français d’absence de « patriotisme francophone », voire de xénophobie. Existent-il des traces quelque part montrant que les Français refusent de se considérer comme francophone ?[28] Est-ce que les experts de l’OIF ont sorti de leurs calculs « affinés » ces Français réfractaires ?
Une Francophonie (socio)linguistico-politiquement correcte
On relève dans le rapport de 2026 la récurrence d’un certain nombre de termes à la mode, qui dénotent un narratif politiquement correct. Ce sont, par exemple, diversité, durable, inclusif, ouverture, pluriel, pluralisme, solidarité, résistance, partage, citoyenneté, auxquels s’opposent colonial, colonisation, domination, hégémonie.
Diversité. L’accent est mis sur la diversité linguistique et culturelle (littéraire, etc.) de la Francophonie. (Le syntagme « diversité linguistique » apparaît une cinquantaine de fois dans le rapport). Diversité externe : à l’époque de la mondialisation, le français est en contact avec d’autres langues et d’autres cultures, particulièrement en Afrique. L’accent est mis sur la « complémentarité » du français et des langues autochtones. Diversité interne : L’accent est mis sur la diversité même du français. L’OIF constate et légitimise la diversité des usages et des normes. Elle regrette que, seuls dans la Francophonie, le Québec, la Belgique et la Suisse aient réussi à établir des normes linguistiques « endogènes ». Elle vante le pluricentrisme de la Francophonie et la défense du multilinguisme (sous-entendu, c’en est fini du monocentrisme parisiano-français). Cependant, elle rappelle la nécessité de concilier diversité et unité linguistiques : « Il s’agit d’envisager cette diversité comme une richesse, un signe de vitalité, si la coopération est suffisamment forte pour maintenir l’intercompréhension et une variété standard partagée dans les usages officiels et éducatif. » (p. 59). L’OIF ne dit pas qui définit cette « variété standard partagée ». Serait-ce une norme « exogène » ?
Pluriel, pluralité, pluralisme, plurilingue, plurilinguisme, pluricentrique…
« La francophonie devient alors une communauté plastique et plurielle : certains y entrent par la langue, d’autres par l’histoire, d’autres encore par la géopolitique ou par un sentiment d’appartenance ou de résistance culturelle. » (p. 23). Le concept de « plasticité » (souplesse et malléabilité) est bien sûr à creuser.
En rapport avec diversité, les termes pluriel, pluralité et pluralisme apparaissent une vingtaine de fois dans le rapport ; plurilingue et plurilinguisme, pas moins de 60 fois. On les trouve dans différentes combinaisons. Méthode prônée par l’OIF : approche plurielle, regard pluriel, avenir pluriel. Sociologie : communauté plurielle, configurations sociolinguistiques plurielles, contextes pluriels. Francophonie : Francophonie, gardienne du pluralisme, Francophonie vivante plurielle, espace pluriel. Langues : écosystèmes linguistiques pluriels, langues, usages pluriels, français marocain pluriel, pluralité des centres normatifs, pluralité des statuts du français. Culture : culture littéraire plurielle, imaginaires pluriels…
Inclusivité. Autre leitmotiv, les termes inclusif, inclusivité, inclusion apparaissent plus de 40 fois dans le texte. Le rapport prône une « définition inclusive » de la compétence linguistique. On a vu plus haut que cette conception permet, grâce à « une approche sociolinguistique plus ouverte » (p. 21), d’accueillir parmi les francophones des personnes… ne parlant pas français et, par le fait même, d’augmenter le nombre de francophones dans le monde. Le rapport prône l’inclusivité à l’égard des femmes, des jeunes, des peuples autochtones. « Ce modèle de francophonie élargie dépasse la simple notion de communauté linguistique. Elle devient un projet politique mondial, un espace d’inclusion et de réparation, un lieu de plurilinguisme pacifié et de citoyenneté mondiale, où le français n’est plus perçu comme une langue de domination, mais comme un bien commun au service de l’humanité. » (p. 61). L’inclusivité doit être introduite également dans les domaines de l’économie, de l’éducation, de l’environnement de travail, des institutions, de la gouvernance, des nouvelles technologies (pour une IA inclusive).
Solidarité, solidaire et partage
Partage, en partage, partagé apparaissent plus de 40 fois. Le français est présenté comme « une langue en partage ». Autrement dit, comme l’héritage « d’un passé colonial partagé ».
Solidaire, solidarité une vingtaine de fois. La Francophonie est vue comme un espace solidaire, composé de peuples, de communautés, de réseaux solidaires, promis à un avenir solidaire, un espace de solidarité économique, linguistique, éducative et de prospérité.
Durable
Le terme est employé dans les deux sens : 1) qui dure et 2) supportable pour l’environnement. On le trouve dans pas moins de 25 occurrences. Combinaisons : 1) alliance, espace, impact, légitimité, etc. durable ; 2) développement, pratiques, prospérité, techniques agricoles, transformations économiques, etc. durables.
Citoyenneté
« Le français n’est pas seulement une langue internationale, il est aussi un vecteur de citoyenneté mondiale pour ceux qui s’en emparent, afin de défendre la diversité culturelle et de promouvoir une éducation à la paix et à la solidarité. » (p. 60).
C’est un curieux emploi (métaphorique ?) de la notion de citoyenneté. En effet, celle-ci se définit par l’accès de leurs titulaires aux droits civiques (en particulier au droit de vote, d’être élu, etc.) dans une cité (par ex., citoyen de Genève), un État (par ex., citoyen canadien) ou une association d’États (par ex., citoyen européen). On voit mal dans quel cadre s’insérerait une « citoyenneté francophone », qu’elle soit internationale ou mondiale. Quelles seraient les conditions d’appartenance à cette citoyenneté ? Quels seraient les droits accordés ? Qui les accorderait ? Où et comment seraient-ils exercés ?
Opportunité.
On n’attrape pas des mouches avec du vinaigre. Les beaux discours sur la diversité, l’inclusivité ne sont pas suffisants pour faire apprendre le français à des gens dont ce n’est pas la langue maternelle. Il faut donc trouver un argument plus « payant ». Il s’agit de présenter le français comme « un levier d’opportunité économique ». À l’ère de l’internationalisation de l’enseignement, le français favorise la mobilité des étudiants et l’accès aux savoirs. Sa maîtrise donne accès « à des opportunités professionnelles mieux qualifiées », « à des opportunités internationales ». Il est aussi un « levier économique » permettant d’accéder « à des marchés émergents » et créer la confiance entre les acteurs économiques.
Jugement sur l’(in)efficacité de ce narratif
Dans quelle mesure l’argumentaire socio-linguistiquement et politiquement correct de l’OIF peut faire avancer la cause du français dans le monde ?
Les chiffres avancés par l’OIF (nombre de francophones, nombre d’apprenants, évolution de la démographie en Afrique, place du français dans les institutions internationales, dans la vie économique mondiale, sur Internet, , etc.), pour impressionnants qu’ils soient, sont basés sur des méthodes de calcul contestables et très en retrait par rapport à ceux de l’anglais.
Un discours idéologique est-il suffisant pour servir de motivation à apprendre une langue (par ex., le français) plutôt qu’une autre (par ex., l’anglais) ?
Le discours idéologique politiquement correct de l’OIF (diversité, inclusivité, durabilité, démocratie, droits humains, etc.) est-il différent de celui que prêchent les anglophones réunis dans le Commonwealth ?
Une langue en soi n’est pas porteuse de « valeurs », pas plus le français que l’anglais. Donald Trump et le pape Léon ont l’anglais « en partage ». Cela ne veut pas dire qu’ils véhiculent les mêmes « valeurs ». Idem pour Vladimir Poutine, l’agresseur, et Volodymyr Zelensky, l’agressé.
Un discours idéologique (effacement de la France et de Paris, ouverture, partage, diversité) est-il suffisant pour changer la perception du français de langue « imposée » à langue « choisie » ?
Le discours politiquement correct de l’OIF correspond-il à la réalité sur le terrain, en particulier dans le domaine des droits humains et de la démocratie ?[29]
Les opportunités (de développement pour les pays, de carrière pour les individus, etc.) permises par la maîtrise du français peuvent-ils se comparer avec celles permises par la maîtrise de l’anglais ?
Poser ces questions, c’est aussi y répondre.
Mots-clés : Francophonie, La langue française dans le monde (2023-2026), Gallimard-OIF, idéologie, narratif, politiquement correct, socio-linguistiquement correct.
[1] J’ai traité le problème de la concurrence de l’anglais dans Le naufrage du français, le triomphe de l’anglais. Enquête, Québec-Paris, PUL-Hermann, 2024.
[2] La liste des très nombreux contributeurs ayant participé à la « coécriture » du rapport est donnée p. 207 et suiv.
[3] Voir https://www.francophonie.org/sites/default/files/2026-03/La_langue_francaise_dans_le_monde_Edition_2026.pdf.
[4] Voir mon billet Les comptes extraordinaires de l’Organisation internationale de la Francophonie, https://carnetdunlinguiste.blogspot.com/2026/04/les-comptes-extraordinaires-de.html.
[5] Voir https://www.francophonie.org/sites/default/files/2023-03/Rapport-La-langue-francaise-dans-le-monde_VF-2022.pdf?
[6] Curieusement, l’espace « Amérique du nord » est le seul à ne pas avoir de « membre régional ». On se demande pourquoi.
[7] Dans ces notes, je ne m’intéresse qu’au discours idéologique du rapport qui, par ailleurs, compile un grand nombre de renseignements intéressants.
[8] L’OIF a son siège à Paris. Elle compte 90 États et gouvernements. Les pays du Nord financent 90% de l’organisation. Les plus forts contributeurs sont : 1) la France (36%), 2) le Canada (25%), 3) la Suisse et la Fédération Wallonie-Bruxelles (chacune 9,5%), 5) la Grèce (6%), 6) le Québec 2,3%. Le Rwanda, pays de la Secrétaire générale, ne verse que 35000 euros, la somme minimale pour faire partie du club.
[9] Sur le traitement de ces termes dans les dictionnaires, voir Béatrice Turpin, « Le terme francophonie dans les dictionnaires de langue », https//hal.science/hal-01159525/document.
[10] Onésime Reclus, France, Algérie, colonies, Paris, Hachette, 1886. Consultable sur Gallica. Le terme a peut-être déjà été employé avant, mais il a été repéré pour la première fois chez Reclus. Ce dernier emploie aussi les termes anglophone, castillanophone, lusitanophone et russophone. Ce qui permet de supposer qu’ils étaient déjà installés dans la langue.
[11] Les soulignés sont de moi.
[12] Pour une analyse des positions d’Onésime Reclus, voir Aurélien Yannic, Le Québec en Francophonie. Perceptions, réalités, enjeux, ou les relations particulières Québec Canada
France espace francophone, des origines à 1995, Thèse de doctorat en cotutelle, UQAM-Toulouse Montmirail, 2007.
[13] Onésime Reclus, op. cit., p. 423-424.
[14] Onésime Reclus, op. cit., p. 423.
[15] Influence évidente des sociolinguistes-idéologues.
[16] Cependant, le rôle de Paris dans les échanges internationaux grâce à la langue française est tout de même reconnu p. 166.
[17] C’est oublier que trois Belges, Maurice Grevisse, André Goose et Joseph Hanse, ont largement contribué à la diffusion du « français standard parisien ».
[18] Claude Fabre de Vaugelas, Remarques sur la langue française, 1647.
[19] Pierre Fouché, Traité de prononciation française, Paris, Klincksieck, 1956.
[20] André Martinet et Henriette Walter, Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel, Paris, France Expansion, 1973.
[21] Henriette Walter, « André Martinet et la linguistique appliquée », La linguistique, 2009/2 vol. 45 , p.145-152.
[22] Rappel : Kigali est la capitale du Rwanda, pays qui a remplacé le français par l’anglais dans l’enseignement en 2008.
[23] L’OIF semble avoir abandonné l’amalgame entre la population des pays (plus ou moins) francophones et le nombre de véritables locuteurs francophones. Ce n’est pas le cas d’Ilyes Zouari, qui accuse l’OIF de minimiser le nombre réel de francophones. Pour ce faire, il additionne les populations des pays où le français a un certain statut pour en faire des francophones à part entière. Cela donne 600 millions de francophones… Voir https://blogs.mediapart.fr/ilyes-zouari/blog/120326/la-population-francophone-atteint-les-600-millions-ou-les-chiffres-trompeurs-de-l-oif.
[24] Mieux encore, selon le rapport, de 2010 à 2025, la Francophonie aurait gagné 176 millions de locuteurs.
[25] Richard Marcoux, « La francophonie, la grenouille et le bœuf », Le Devoir, 19 mars 2026.
[26] « Nord global », « Sud global » : en fait Nord du globe, le Nord, Sud du globe, le Sud.
[27] Voir Lionel Meney, Le naufrage du français, le triomphe de l’anglais. Enquête. Québec-Paris, PUL-Hermann, 2024.
[28] Il est vrai que le représentant de l’espace francophone « Europe occidentale » à l’OIF, Philippe Blanchet, n’éprouve pas, selon ses propres dires, « d’attachement particulier à la langue française », qu’il ne la considère pas comme « sa langue ».
[29] Voici comment l’OIF a commenté l’élection du nouveau président du Bénin (94% des voix) en mars 2026 : « La mission de l’OIF salue la bonne tenue du scrutin, le calme qui a régné lors du vote et l’acceptation des résultats électoraux par les deux candidats. » Il n’est pas fait mention de ceux qui n’ont pas pu se présenter.
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