25 novembre 2013

Dictionnaire québécois d'aujourd'hui.

Dictionnaire québécois d'aujourd'hui, langue française, histoire, géographie, culture générale, rédaction dirigée par Jean-Claude Boulanger, supervisée par Alain Rey, Dicorobert inc., Saint-Laurent, 1992.

J'ai fait une critique de cet ouvrage dans Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec, Liber, Montréal, 2010, p. 345-374.

Mots clés : langue française, français québécois, norme linguistique, lexicographie, dictionnaire.

22 novembre 2013

Dictionnaire historique du français québécois.

Dictionnaire historique du français québécois. Monographies lexicographiques de québécismes, sous la direction de Claude Poirier, Presses de l'Université Laval, Sainte-Foy, 1998.

J'ai fait une critique de cet ouvrage dans Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec, Liber, Montréal, 2010, p. 375-403.

Mots clés : linguistique; lexicographie; langue française; français québécois; dictionnaire différentiel.

21 novembre 2013

Le Rapport Larose sur la langue au Québec.

Commission des États généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec, « Le français, une langue pour tout le monde : une nouvelle approche stratégique et citoyenne », Québec, La Commission, 2001.

J'ai fait une critique de ce rapport, communément appelé rapport Larose, du nom du président de la commission, dans « Main basse sur la langue : Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec », Liber, Montréal, 2010, p. 273-295.

J'ai également fait une critique de la langue du rapport dans le même ouvrage, p. 298-304.

Mots clés : sociolinguistique; idéologie linguistique; langue française; qualité de la langue; Québec.

11 octobre 2013

Idée reçue : Pour un linguiste, la notion de qualité de la langue n'a pas de sens.


Rappel : J’ai eu l’occasion de traiter de quatre idées reçues à propos des langues dans l’ouvrage collectif intitulé C’est encore faux ! Cinquante idées déconstruites par des spécialistes(1).

Voici les sujets que j'ai traités dans cet ouvrage : 1. « Chaque langue est une vision du monde » (p. 202-209); 2. « La langue véritable des Québécois n’est pas le français, mais le québécois » (p. 210-216); 3. « Les Français emploient plus d’anglicismes que les Québécois » (p. 216-222); 4. « Ce n’est pas dans le dictionnaire, donc ce n’est pas français » (p. 222-226).

Je traite ici d’une autre idée reçue très répandue selon laquelle la notion de qualité de la langue n’a pas de sens pour un linguiste.


La question de la qualité de la langue occupe le devant de la scène depuis des décennies. Elle a fait l’objet de nombreux ouvrages correctifs depuis le milieu du XIXe siècle, de nombreuses polémiques depuis les Insolences du frère Untel(2), de nombreux rapports depuis la commission Gendron, d’un débat permanent dans les médias. Pourtant, la plupart des linguistes considèrent que cette notion ne saurait relever de leurs préoccupations. Vis-à-vis de la langue, ils sont censés adopter une attitude objective, descriptive, non prescriptive. « Pour le linguiste, la référence à la qualité d’une langue ne peut que relever de l’idéologie; toutes les langues se valent, dès lors que toutes jouent leur rôle, qui est de permettre la communication(3) ».

En effet, qui dit « qualité » dit « jugement de valeur » (bonne ou mauvaise qualité). Qui dit jugement dit critère de jugement. Quel est le critère à la base du jugement sur la qualité de la langue ? C’est le respect du modèle décrit par les grammaires et les dictionnaires dits de référence. Ce modèle est celui suivi par les classes dominantes. Il aurait donc une valeur relative, non absolue, imposée par la seule pression sociale.

Cette position d’objectivité doit être considérée comme un progrès méthodologique. Longtemps l’étude des langues a été entachée de préjugés idéologiques, comme l’idée de la supériorité de certaines langues sur d’autres, liée à la supériorité supposée de certains peuples, de certaines civilisations, ou de la langue de certaines classes sociales (l’aristocratie, la grande bourgeoisie) sur celle de la petite bourgeoisie et des classes populaires. Au XXe siècle, avec l’apparition d’écoles linguistiques plus rigoureuses (le structuralisme de Saussure, le distributionnalisme de Bloomfield, le fonctionnalisme de Martinet, la sociolinguistique variationniste de Labov), la méthode linguistique a réussi à se débarrasser de ces préjugés pour se concentrer sur l’étude objective des phénomènes linguistiques. Cependant affirmer que « toutes les langues et tous les dialectes se valent » ou que « l’important dans la langue n’est pas la forme, mais le message » représente aussi une forme d’idéologie. Dans les deux cas, on attribue à la langue des qualités ou des défauts qu’elle n’a pas. En fait, derrière elle, ce sont des groupes humains qui sont visés. À une idéologie marquée de préjugés racistes ou élitistes a succédé une idéologie égalitariste et relativiste.

En réalité, il n’y a pas contradiction absolue entre la nécessité d’observer une stricte objectivité méthodologique et la reconnaissance que le notion de qualité de la langue, malgré son apparence subjective, est une réalité sociale dont il faut tenir compte. Mais il convient de faire quelques distinctions. Lorsqu’on affirme que le français est une langue logique, précise, abstraite; l’anglais, une langue simple, facile, concrète; l’allemand, la langue de la philosophie et de la psychanalyse, etc., on porte un jugement de valeur sur les qualités d’une langue en général (souvent par rapport à d’autres langues). Dans ce genre de jugement, il peut y avoir une part de vérité. Pour un francophone, il faut un plus grand nombre d’heures d’apprentissage pour maîtriser le chinois que l’italien. L’orthographe française, mélange d’éléments phonétiques et étymologiques, est plus difficile que l’espagnole, quasi phonétique. Le système des déclinaisons du russe est plus complexe que celui de l’allemand (six cas contre quatre). Mais il peut y avoir aussi et surtout une part de subjectivité. En général, ce sont les locuteurs de naissance qui trouvent que leur langue est plus claire, plus précise, plus expressive, etc. que les autres. C’est souvent une illusion due à l’ignorance des ressources des autres langues.

En fait, chaque langue a le même potentiel de communication. Seulement toutes n’ont pas développé au même degré et de la même manière ce potentiel. Ce sont les humains, leur nombre et leurs activités, pas les langues, qui sont en cause. Ce n’est pas parce que l’allemand serait intrinsèquement « la langue de la philosophie » qu’il y a eu de grands penseurs en Allemagne. C’est parce qu’il y a eu de grands penseurs en Allemagne que l’allemand semble être la langue de la philosophie. Si Freud n’avait pas été germanophone, cela ne l’aurait pas empêché de fonder la psychanalyse, dans une autre langue…

La langue est un code, établi dans le but de communiquer. Comme tout code, elle doit respecter des règles connues de tous pour remplir sa fonction. La qualité de la langue se juge à l’aune du respect du code. S’écarter des règles du code, c’est faire une erreur. Seulement, pour chaque langue, il existe plusieurs variétés ou dialectes, les uns géographiques, les autres sociaux. Dans chaque communauté linguistique, un dialecte social s’impose toujours comme étant le modèle, la norme. Il s’agit de celui en usage dans les classes dominantes. C’est pour cela, qu’en période révolutionnaire, la norme peut changer rapidement, comme cela a été le cas pendant les Révolutions française et russe, du fait du changement brusque de classe dominante.

L’attitude des locuteurs vis-à-vis de la langue est un facteur qu’un sociolinguiste ne peut balayer d’un revers de la main. Or, les locuteurs jugent la langue en fonction de critères sociaux certes subjectifs, certes arbitraires, mais qui, partagés par l’ensemble d’un groupe social, deviennent un phénomène social objectif. Autrement dit, et sans jeu de mots, les jugements de valeur, la subjectivité, des locuteurs sont des facteurs objectifs que le linguiste ne peut pas ignorer.

L’attitude des linguistes vis-à-vis de la qualité de la langue peut s’expliquer lorsqu’il s’agit d’étudier le fonctionnement de systèmes linguistiques, mais dès qu’on s’intéresse à la linguistique appliquée, on ne peut plus tenir ce jugement. Dans ce domaine, on ne peut pas ne pas tenir compte de la notion de qualité de la langue, que ce soit en grammaire (quelles structures retenir ou condamner ? sur quelle base ?), en lexicographie (quels termes retenir dans une nomenclature ? quelles marques d’usage leur accoler ?),  en terminologie (quels termes retenir, éliminer, créer ? selon quel mode de formation ?), en traduction (quel équivalent choisir ? qu’est-ce qu’une bonne traduction, une traduction idiomatique ?), en didactique des langues (quelle norme enseigner ?), en analyse des erreurs (sur quelle base déterminer les erreurs ?), en lisibilité (quelles sont les règles optimales de lisibilité ?), etc.

D’ailleurs des sociolinguistes comme Labov(4) reconnaissent l’existence d’un dialecte standard à partir duquel toutes les formes de langue sont évaluées. Ils admettent que ce standard est le dialecte des classes dirigeantes; qu’il est considéré comme la norme même par les classes populaires; que tous les locuteurs d’un dialecte stigmatisé ont un accès potentiel à la grammaire et au vocabulaire du standard, qu’ils l’utilisent ou non dans leur communication quotidienne; que les membres de groupes stigmatisés du fait de leur dialecte désirent acquérir le dialecte valorisé; que même dans les dialectes les plus stigmatisés, il y a des règles grammaticales et lexicales à observer et que le non-respect de ces règles entraîne des sanctions sociales (moquerie, exclusion); que l’ensemble de la société reconnaît la nécessité d’enseigner à l’école le standard et accepte les normes de correction de l’école.

Finalement, les linguistes les plus hostiles à la notion de qualité de la langue ne manquent pas d’observer eux aussi, à l’oral et à l’écrit, les règles de correction linguistique selon l’usage dominant dans leur société. Comme quoi la notion de qualité de la langue s’impose à tout le monde.

Mots-clés : sociolinguistique, idéologie linguistique, qualité de la langue, langue française au Québec.


1 Guillaume Lamy (sous la direction de), C’est encore faux ! Cinquante idées déconstruites par des spécialistes, Septentrion, Québec, 2013.
2 Les Insolences du frère Untel, par Jean-Paul Desbiens, Éditions de l’Homme, Montréal, 1960.
3 Dominique Maingueneau, in Jean-Michel Éloy, La qualité de la langue ? Le cas du français, Honoré Champion, Paris, 1995, p. 41.
4 William Labov, Sociolinguistique, éd. de Minuit, Paris, 1976; Le parler ordinaire : la langue dans les ghettos noirs des États-Unis, éd. de Minuit, Paris, 1978.


Idée reçue : Les langues sont des organismes vivants.


J’ai eu l’occasion de traiter de quatre idées reçues à propos des langues dans l’ouvrage collectif intitulé C’est encore faux ! Cinquante idées déconstruites par des spécialistes(1)

Voici les sujets que j'ai traités dans cet ouvrage : 1. « Chaque langue est une vision du monde » (p. 202-209); 2. « La langue véritable des Québécois n’est pas le français, mais le québécois » (p. 210-216); 3. « Les Français emploient plus d’anglicismes que les Québécois » (p. 216-222); 4. « Ce n’est pas dans le dictionnaire, donc ce n’est pas français » (p. 222-226). 

Je traite ici d’une autre idée reçue très répandue selon laquelle les langues sont des organismes vivants.

....


L’idée selon laquelle les langues sont des organismes vivants, des êtres naturels, est ancienne. (On parle de « langues naturelles » par opposition aux « langues artificielles » comme l’espéranto). Elle a été particulièrement répandue au XIXe siècle en Allemagne (Bopp, Schleicher, Humboldt), mais on la rencontre encore couramment de nos jours, même sous la plume de linguistes connus (Claude Hagège). Cette idée se décline sous la forme de plusieurs métaphores.

Les langues sont souvent comparées à des végétaux. Les premiers linguistes à avoir établi ce lien étaient aussi botanistes. C’est le cas de Schleicher, qui a affirmé : « Les langues sont des organismes naturels qui naissent, croissent, se développent, vieillissent et meurent ; elles manifestent donc, elles aussi, cette série  de phénomènes qu’on comprend habituellement sous le nom de vie. La science du langage est par suite une science naturelle, sa méthode est d’une manière générale la même que celle des autres sciences naturelles (2) ». Il a été le premier à représenter les rapports qui unissent les langues indo-européennes sous la forme d’un arbre. C’est la fameuse Stammbaumtheorie, l’arbre des langues, censé représenter l’histoire évolutive des langues indo-européennes comme on le fait pour la phylogenèse des espèces vivantes.

Selon cette théorie, le tronc de l’arbre représente l’indo-européen. Il se sépare, en une première ramification, en cinq branches principales, représentant les langues slaves, latines, germaniques, celtes et helléniques. Chacune de ces branches se sépare, en une deuxième ramification, en plusieurs branches secondaires, représentant par exemple, pour s’en tenir à la branche principale des langues latines, les branches secondaires de l’espagnol, du portugais, du catalan, de l’occitan, du français, de l’italien et du roumain. En poursuivant l’image, on peut ajouter une troisième ramification, représentant, pour s’en tenir à la branche secondaire du français, les rameaux du français de France, de celui du Québec, de celui de Belgique, etc.

Les langues sont aussi comparées à des êtres humains. L’image de l’arbre renvoie à la notion d’arbre généalogique. On a donc cherché à établir la généalogie des langues en étudiant leur filiation et leur parenté. On a défini des familles de langues (langues indo-européennes, langues latines, etc.), composées d’un ancêtre commun (le latin, ancêtre du français et de l’italien), de langues mères (le latin, langue mère de l’espagnol, du français et du portugais) et de langues sœurs (l’espagnol, le français et le portugais, langues sœurs issues du latin). Comme les êtres humains, on considère souvent que les langues naissent, se développent (langues vivantes) et meurent (langues mortes), et c’est pourquoi l’on parle de la vie des langues.

Enfin on a comparé le changement linguistique (l’évolution des langues) à l’évolution des espèces (selon Darwin) et des sociétés (selon Spencer et le darwinisme social). La théorie des stades considère que les langues, comme les espèces et les sociétés, connaissent une évolution en trois étapes, de la plus primitive à la plus développée. Sous l’influence du darwinisme, on a mis l’accent sur la concurrence à laquelle se livreraient les langues pour leur survie et à la sélection naturelle, qui favoriserait certaines langues plus dynamiques que d’autres. Quoique ne reprenant pas totalement à son compte cette idée, Hagège affirme cependant : « Tout comme les animaux et les plantes, les langues sont en concurrence pour se maintenir vivantes, et n’y parviennent que l’une aux dépens de l’autre. La domination des unes sur les autres et l’état de précarité auquel sont conduites les langues dominées s’expliquent par l’insuffisance des moyens dont elles disposent pour résister à la  pression des langues dominantes (3) ».

L’étape suivante, franchie hardiment, consiste à assimiler la diversité linguistique (on dénombre environ 5 000 langues dans le monde) à la biodiversité. Conclusion prévisible : de même qu’il faut protéger les espèces vivantes, parce que la diversité naturelle est garante de l’équilibre écologique et de la survie des espèces, dont la plus importante pour nous, l’espèce humaine, de même il faut protéger les langues menacées.

Ces idées prêtent facilement le flanc à la critique. Les linguistes, qui ont développé ces métaphores, ont été victimes de leur figure de rhétorique. Si l’on peut parler, à propos des langues, de racine (racine indo-européenne), de tronc (tronc commun indo-européen), de branche mère (branche mère des langues latines), de branche secondaire, l’« arbre des langues » cependant n’a pas de… feuilles. Or, la feuille est un élément essentiel d’un végétal, nécessaire à son développement vital. De plus, à un certain niveau, il devient difficile de filer la métaphore, de délimiter les langues ou les dialectes, de distinguer des branches et des rameaux, à cause de l’existence d’un continuum entre les systèmes linguistiques. Or, dans un arbre véritable, chaque branche est bien séparée…

En réalité, les langues ne sont pas des êtres vivants, des êtres autonomes, mais des créations de l’homme. Ce sont des constructions inertes, non autogènes, ne consommant aucune énergie, incapables de se reproduire. Elles ne sont pas délimitées dans l’espace; elles sont logées dans les cerveaux humains. Il est impossible de déterminer la date de naissance exacte d’une langue naturelle, parce qu’il s’agit d’un long processus. Les langues écrites ne meurent pas vraiment. On peut encore les lire longtemps après que leurs derniers locuteurs sont morts, comme c’est le cas du grec ancien et du latin.

Ces idées reçues s’expliquent par une confusion entre les langues et les humains qui les utilisent. La concurrence des langues est en réalité celle des sociétés humaines. Toutes les langues ont le même potentiel. Si certaines disparaissent au profit d’autres, ce n’est pas à cause des qualités et des défauts intrinsèques des unes et des autres, mais du dynamisme des sociétés qui s’en servent comme outil de communication. Les langues ne meurent pas. Elles sont abandonnées le jour où leurs locuteurs considèrent qu’elles ne leur sont plus utiles. Ce qui ne veut pas dire que le combat pour la défense de la diversité linguistique n’est pas un combat légitime. Mais il faut faire appel à d’autres arguments pour le justifier.

Mots-clés : idée reçue, langues, Stammbaumtheorie, famille de langues, filiation linguistique, langue mère, langues sœurs.

...

1 Guillaume Lamy (sous la direction de), C’est encore faux ! Cinquante idées déconstruites par des spécialistes, Septentrion, Québec, 2013.
2 Cité par Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Odile Jacob, Paris, 2000, p. 26.
3 Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Odile Jacob, Paris, 2000, p. 27

27 décembre 2012

Diglossie (3) : La répartition fonctionnelle des langues au Québec.

Bonnes feuilles de Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec (Liber, Montréal, 2010, chap. VI).
  
La répartition des fonctions des systèmes linguistiques anglais et français dans la société québécoise n'obéit pas à la libre concurrence. Elle a été en grande partie codifiée par les législateurs. Deux lois, en particulier, interviennent dans le processus : la Loi (fédérale) sur les langues officielles et la Charte (provinciale) de la langue française. De plus, dans le domaine des communications (radio, télévision), le CRTC intervient pour assurer un minimum de présence de l'une ou l'autre langue dans les médias électroniques, notamment en fixant des quotas de diffusion. 

Les fonctions de l'anglais 

Dans la société québécoise, les fonctions de l'anglais sont nombreuses et importantes.

L'anglais est, avec le français, la langue officielle du gouvernement fédéral canadien et de son administration. La plupart des lois et des règlements canadiens sont d'abord rédigés en anglais. Il est la langue d'usage de la minorité anglophone du Québec et d'une bonne partie des minorités allophones. L'administration fédérale communique en anglais avec tous ceux qui le désirent au Québec.

Le gouvernement du Québec et son administration sont tenus par la Constitution canadienne de donner un certain nombre de services en anglais aux anglophones (publications des lois et des règlements en anglais, possibilité d'utiliser l'anglais devant les tribunaux, etc.).

L'anglais est employé couramment dans l'administration des communes à majorité anglophone, dans les réseaux des établissements hospitaliers et scolaires anglophones. Le réseau d'enseignement anglophone va du primaire à l'université (dont la prestigieuse McGill University). Les enfants, dont au moins un des parents a étudié en anglais au Canada, ont le droit d'aller à l'école dans le réseau anglophone au primaire et au secondaire. Les cégeps et les universités de langue anglaise, dont l'accès est libre, sont fréquentés par de nombreux allophones et francophones.

L'anglais est présent dans la société québécoise grâce à de nombreux médias (radios et télévisions publiques, comme CBC, ou privées, comme CTV; presse, comme le quotidien The Gazette). L'audience de ces médias dépasse le public anglophone pour s'étendre à une partie importante du public francophone et allophone.

L'anglais sert souvent de langue de communication intercommunautaire au Québec même, de langue de communication avec les voisins canadiens et états-uniens du Québec. La plupart des échanges commerciaux du Québec avec l'extérieur (Ontario, États-Unis) se font en anglais.

L'anglais est souvent la langue de travail ou une des langues de travail des Québécois francophones et allophones. Elle est, la plupart du temps, la langue de la recherche, des communications, des publications scientifiques.

L'anglais occupe une place importante dans la culture et le divertissement des Québécois (littérature, essais, films en v. o., chanson, émissions télévisées). Par exemple, les spectacles des chanteurs anglophones attirent plus de spectateurs que ceux des francophones.

Les fonctions du français standard 

Précisons d'abord que la notion de « français standard » n'est pas définie dans les textes officiels. Précisons également que la frontière entre français standard et français vernaculaire est souvent poreuse. Cependant, il est facile de reconnaître un texte en français standard et un texte en vernaculaire. Il y a des signes d'ordre grammatical ou lexical, qui permettent de l'attribuer à l'une ou à l'autre catégorie. Certains textes ne comportent aucune trace de vernaculaire; d'autres en sont fortement imprégnés.

Le français est, avec l'anglais, la langue officielle du gouvernement fédéral canadien et de son administration. Cependant, les lois et les règlements du gouvernement canadien sont rarement rédigés directement en français, la plupart du temps, ils sont traduits de l'anglais, ce qui pose des problèmes de qualité de la langue. Les deux versions, anglaise ou française, ont la même valeur légale. L'administration fédérale communique en français avec les francophones du Québec.

Le français est la seule langue officielle du gouvernement du Québec et de son administration. Les textes de lois et de règlements sont rédigés en français, puis traduits en anglais pour respecter les obligations constitutionnelles de la province.

Le français est aussi la langue officielle de travail dans la fonction publique québécoise et les organismes assimilés ainsi que dans les entreprises privées de 50 employés et plus.

Le français est la langue d'enseignement obligatoire au primaire et au secondaire pour tous les enfants, à l'exception de ceux dont l'un des parents a étudié en anglais au Canada. Ceux-là peuvent choisir d'aller soit à l'école de langue anglaise, soit à l'école de langue française.

Le français standard est utilisé dans les situations de communication publique soutenue (cérémonies religieuses, discours et débats politiques, événements solennels, conférences, présentation de l'information à la radio et à la télévision, etc.).

Le français standard est utilisé dans l'enseignement, la diffusion dans le grand public des résultats des recherches en sciences humaines, sciences sociales, etc. (études, essais, manuels, etc.).

Le français standard sert de moyen de communication avec le reste de la francophonie internationale. Il est présent dans le paysage audiovisuel grâce, notamment, à la chaîne TV5.

Le français standard est la langue du patrimoine littéraire commun des Québécois francophones, des Français et de tous les autres francophones (contes, pièces de théâtre, romans, poésie, chansons, etc.). De ce point de vue, on peut dire que Balzac, Victor Hugo ou Maupassant « appartiennent » autant aux Québécois qu'aux Français.

Le français standard est la langue du patrimoine littéraire canadien-français d'avant 1960 (Nelligan, etc.).

Le français standard est la langue des publications françaises contemporaines (littérature française et étrangère en traduction française, essais, magazines, etc.) présentes sur le marché québécois.

Dans le domaine des communications, des radios et des télévisions comme la Société Radio-Canada (entreprise publique), des magazines comme L'Actualité ou Québec-Sciences, des journaux comme Le Devoir ou La Presse, des maisons d'édition privées comme Boréal, ou universitaires, contribuent à l'utilisation du français standard.

La communication publique de grandes sociétés comme le Mouvement Desjardins ou Hydro-Québec contribue aussi grandement à l'emploi et à la diffusion du français standard.

Le français joue un rôle identitaire par rapport à l'anglais. 

« Pour nous, Tintin, c'est sacré. Et puis, nous comprenons parfaitement son langage. Quand on essaie d'imaginer Tintin parlant joual, ou même Haddock en train de sacrer, ça ne fonctionne tout simplement pas » (Le Soleil, 26 novembre 2006). [Réaction d'étudiants à la nouvelle selon laquelle on préparerait une version québécoise de Tintin].

Les fonctions du français vernaculaire québécois 

Le français vernaculaire [québécois] n'a pas de statut juridique. Il n'en joue pas moins un rôle très important de communication.

Le français vernaculaire est la langue de communication quotidienne de la majorité des familles, dans les communications entre voisins, entre amis.

Il est la langue courante de travail dans de nombreux métiers.

Il est la langue courante de nombreuses émissions de radio (émissions de libre antenne) et de télévision (talk-shows et feuilletons télévisés, etc.). Dans sa forme la plus populaire, il est l'apanage de certains animateurs populistes et racoleurs (radio trash).

Il est la langue du patrimoine littéraire québécois (théâtre, roman, chanson) accumulé depuis le début des années 1960. Ainsi le roman Le Cassé de Jacques Renaud (1964) et la pièce de théâtre Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay (1968) sont des étapes importantes dans la légitimation du français québécois vernaculaire dans le domaine artistique. Des auteurs comme le romancier Victor-Lévy Beaulieu, le poète Gérald Godin (Les Cantouques), l'auteur-compositeur-interprète Plume Latraverse, entre autres, ont illustré cette variété de langue.

Il est la langue incontournable des humoristes, dont l'« ancêtre » est Yvon Deschamps.

Le français vernaculaire québécois joue un rôle identitaire par rapport au « français de France ».

Conclusions

Au Québec, le débat sur le problème de la norme linguistique est brouillé du fait de l'occultation d'un phénomène important : la situation de diglossie dans laquelle se trouve la société […].

Ce déni de réalité entraîne des conséquences importantes dans le domaine de la description linguistique, de la lexicographie, de l'enseignement, de la politique linguistique.

En fait la situation linguistique de la société québécoise répond parfaitement à tous les critères habituels qui permettent de caractériser une situation de diglossie.

Il existe, au Québec, dans l'esprit même des locuteurs, une distinction entre deux systèmes linguistiques, un système vernaculaire, propre à leur société, le québécois, et un système véhiculaire, partagé avec d'autres locuteurs, le français (standard, international, universel, etc.).

Il existe une répartition fonctionnelle entre ces deux systèmes. Le premier étant réservé aux situations de communication les plus courantes, les plus familières (avec la famille, les amis, les voisins, les collègues; dans le divertissement); le second, aux situations de communication les moins familières, plus soutenues, aux situations publiques, officielles, solennelles (textes officiels, cérémonies, discours, rapports, etc.).

La méconnaissance des règles d'emploi de l'un ou de l'autre système est sanctionnée socialement : critique de la mauvaise qualité de la langue des médias, sanction des élèves aux examens, etc. dans le cas d'emploi de la langue vernaculaire dans un contexte de communication avec le  public, etc. (parler joual); inversement, critique de l'emploi d'une langue trop soutenue dans un contexte de situation familière (parler pointu, parler la bouche en cul de poule, parler en termes, parler comme les Français, etc.) […].

L'expérience de la publication du Dictionnaire québécois d'aujourd'hui, qui a suscité une véritable levée de boucliers, parce qu'il introduisait dans sa nomenclature des anglicismes québécois, simplement qualifiés « familiers », l'échec commercial de cet ouvrage et le succès d'ouvrages correctifs comme le Multidictionnaire montrent bien que les Québécois font une distinction très nette entre les deux systèmes linguistiques qu'ils emploient, qu'ils ne veulent accorder un statut de légitimité qu'au seul français standard, qu'ils ne sont prêts à débourser que pour des ouvrages qui décrivent cette variante de français.

Mots-clés : sociolinguistique, diglossie, répartition fonctionnelle des langues, anglais, français, français vernaculaire québécois, Québec, diglossia, English, French, Quebec French.

24 décembre 2012

Diglossie (2) : le cas du Québec.

Bonnes feuilles de Main basse sur la langue. Idéologie et interventionnisme linguistique au Québec (Liber, Montréal, 2010, chap. VI). 

Voyons dans quelle mesure ces critères [voir billet précédent] peuvent s’appliquer à la situation du Québec.

Critère 1 : Il existe effectivement au Québec deux variétés de français, une « variété basse  » (le français québécois vernaculaire) et une « variété haute » (le français standard international). L’emploi de ces deux variétés est réglé. Chacune remplit une ou plusieurs fonctions.

Ainsi, le français québécois vernaculaire est utilisé dans la communication orale familière (dans la famille, le voisinage, les groupes d’amis, etc.) et dans la communication orale et écrite de l'art et du divertissement, qui désirent rendre compte de la vie populaire par la langue populaire (talk-shows, feuilletons télévisés, certains messages publicitaires, littérature populaire, textes de certaines chansons, textes humoristiques, etc.).

Le français standard international se retrouve plus particulièrement dans la communication orale soutenue (discours officiels, religieux, politiques, etc.), la communication écrite officielle (rédaction des lois, des jugements, de rapports, etc.) ou commerciale (communication des entreprises avec leurs clients), dans la rédaction de textes littéraires, d’essais, dans les publications scientifiques, etc.

La confusion des domaines, en particulier l’emploi du vernaculaire dans des situations de communication publique professionnelles (langue des journalistes, etc.) ou solennelles (langue des animateurs de gala, etc.), est sanctionnée socialement comme le montrent les nombreuses réactions, souvent virulentes, à la langue des animateurs de radio, de télé, de soirées, etc. dans la presse.

Critère 2. Même si une partie des locuteurs, dont des linguistes et des créateurs, défend vigoureusement l’emploi du vernaculaire, la majorité des gens considère que la variété locale est moins prestigieuse que la variété internationale. Les nombreuses lettres aux journaux, portant sur la « qualité de la langue », vont très majoritairement dans ce sens. La qualité du vernaculaire est en général jugée sévèrement par les gens qui s’expriment sur ce sujet et le jugement (jugement de valeur) selon lequel cette variété de langue est « moins bonne » que le français standard est fortement intériorisé par la majorité des gens. Dans les grands événements publics, c’est le français standard qui est employé. Dans les communications internationales avec d’autres pays francophones, c’est également le cas.

Critère 3. Jusqu’à la Révolution tranquille, le patrimoine littéraire des Québécois était pratiquement le même que celui des Français, autrement dit les Québécois instruits considéraient que la littérature française faisait partie de leur patrimoine. Avec la constitution d’un patrimoine littéraire québécois (pièces de théâtre, romans, poésie, chansons), une partie de ce patrimoine est écrite en vernaculaire (les pièces de Michel Tremblay, les romans de Victor-Lévy Beaulieu, les poésies de Gérald Godin, les chansons de Plume Latraverse, etc.), mais une autre partie est écrite en français standard (la littérature qui ne décrit pas les milieux populaires, une partie importante des romans, comme ceux d'Anne Hébert, de la poésie, comme celle de Nelligan, et de la chanson, les essais en sciences humaines et en sciences sociales, etc.).

D’ailleurs, les mêmes auteurs, comme Michel Tremblay, Luc Plamondon ou Richard Desjardins, peuvent écrire en vernaculaire ou en français standard, selon le sujet traité, leur visée artistique. De plus, en littérature, il faut distinguer la voix de l’auteur de celle des personnages. Dans la littérature québécoise, la voix de l’auteur s’exprime généralement en français standard, alors que celle de ses personnages, pour des raisons de réalisme artistique évidentes, s’exprime surtout en vernaculaire, mais en vernaculaire plus ou moins marqué selon les caractéristiques sociales des personnages mis en scène (populations rurales, classes populaires urbaines, bourgeoisie, intelligentsia, etc.). Les humoristes utilisent presque uniquement le français québécois vernaculaire, ce qui permet à la fois d'établir un lien de connivence avec le public, mais aussi de se moquer de certains personnages populaires caricaturaux (comme chez Yvon Deschamps).

Critère 4. Le vernaculaire québécois est appris dans l’enfance, dans le milieu familial; le français standard s’apprend normalement à l’école. Un des thèmes essentiels des débats récurrents sur l'enseignement du français consiste à savoir si l'école québécoise s’acquitte correctement de sa tâche d’enseigner la langue standard. Dans ces discussions, le problème de la définition même du standard qu'on devrait enseigner (« français standard d'ici » ou français standard international) est toujours inscrit en filigrane.

Critère 5. Le vernaculaire québécois n’est pas standardisé. Il n’existe ni grammaire, ni dictionnaire du vernaculaire (seulement des glossaires, souvent partiels et peu fiables). Son orthographe n’est pas standardisée. Les partisans du français standard québécois ont fait plusieurs tentatives de description de la variété de langue qu'ils entendent promouvoir, mais elles ont été très mal accueillies par le public. 

Critère 6. La situation de diglossie au Québec existe depuis environ deux siècles. On peut considérer que, depuis la Révolution tranquille, le vernaculaire a gagné du terrain, dans la communication publique (émissions de libre antenne à la radio, talk-shows et feuilletons à la télévision), dans la littérature (théâtre, roman, poésie), dans la chanson et la publicité. Mais le français standard a fait parallèlement des progrès très importants dans l’enseignement, les médias, la publicité, les milieux de travail, les publications, etc. Une répartition des fonctions s'est opérée entre les deux variétés de langue. La variété « haute », le français standard, est la norme de l'élite instruite d'un autre pays, qui se trouve être l'ancienne métropole. Un débat sur la norme oppose les partisans d'une norme locale à ceux de la norme internationale suivie par l'élite en France et dans le reste du monde francophone.

Critère 7. La grammaire du vernaculaire québécois est plus simple (par exemple, généralisation de l'emploi de certains termes de relation comme que, qu'est-ce que, est-ce que, simplification des accords, de l'emploi des modes, de la concordance des temps, etc.) que celle du français standard. Elle correspond à peu près à celle du français populaire.

Critère 8. Le vocabulaire du vernaculaire québécois est en grande partie commun avec le français standard (en particulier les mots fondamentaux), mais il est plus limité. Pour des sphères entières de l'activité humaine le vernaculaire n'a pas de termes propres. Pour paraphraser Jacques Ferron, ce n'est pas une « langue complète», ou, pour paraphraser Karim Larose, ce n'est qu'une « demi-langue ». En revanche, une partie du vocabulaire du vernaculaire québécois (dont de nombreux anglicismes) n’existe pas en français standard, ce qui permet souvent à certains d'affirmer que le vernaculaire est plus « riche » que le français standard.

Critère 9. Les systèmes phonologiques du français québécois vernaculaire et du français standard sont pratiquement identiques. Le français québécois a conservé des distinctions qui se sont perdues, ou sont en voie de se perdre, en français standard. Les systèmes phonétiques sont plus différents, le système vernaculaire se démarquant par des dialectalismes, des archaïsmes et des anglicismes de prononciation.

Critère 10. Il est plus difficile de répondre à ce critère. Le flou des définitions et des distinctions ne permettent pas de trancher définitivement la question. Pour les uns, la langue maternelle des Québécois n'est pas le français; pour les autres, c'est bien le français. Selon un sondage de l'OQLF, à la question (posée en 2004) : « Avez-vous l'impression de parler français ou de parler québécois ? », 52,6 % des sondés ont répondu « québécois »; 47,4 %, « français ». Mais à la question (posée en 2005) de savoir si les Québécois « parlent français ou québécois », 80,6 % des sondés ont répondu qu'ils « parlent québécois »; 19,4 %, qu'ils « parlent français ». Ces réponses apparemment contradictoires suggèrent que l'écrasante majorité des Québécois considèrent que la langue habituelle des Québécois est le « québécois », mais environ la moitié d'entre eux considèrent que leur langue habituelle est le « français ». Ce qui tend à démontrer que, dans l'esprit des gens, il y a bien une situation de diglossie. D'une manière très générale, on pourrait dire qu'une personne instruite possède deux systèmes, le vernaculaire et le standard; une personne peu instruite, un système, le vernaculaire. L'école est censée enseigner aux enfants le système standard.

Critère 11. Beaucoup nient l'existence même d'une situation diglossique au Québec parce qu'ils considèrent que c'est un diagnostic dévalorisant. Or, le Québec n’est pas un cas isolé dans le monde occidental. On trouve des situations similaires dans des pays modernes comme l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, la Belgique, l'Espagne, l’Italie, etc., et dans certaines régions de France.

Critère 12. Les origines de la diglossie français québécois vernaculaire-français standard international sont à chercher dans plusieurs causes : 1) l’origine géographique des ancêtres des Québécois; 2) la période d'émigration de leurs ancêtres; 3) l’histoire du Québec (conséquences de la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre); 4) la date tardive de la mise en place d’un système scolaire universel. Du fait de la volonté de l'élite canadienne-française conservatrice, la lecture et l’écriture ont été longtemps le privilège d'un très petit nombre de personnes (gens d'Église, hommes de loi, médecins).

Nous voyons que les critères de Schiffman s’appliquent presque intégralement à la situation du Québec. En fait, beaucoup de locuteurs québécois disposent potentiellement de trois systèmes linguistiques : l'anglais, le français (standard) et un système particulier, le français vernaculaire québécois […].

Mots-clés : sociolinguistique, diglossie, critères, Québec, French Language, Quebec French, diglossia.