14 décembre 2012

Le Dictionnaire québécois-français - Présentation


MENEY, Lionel, DICTIONNAIRE QUÉBÉCOIS-FRANÇAIS. POUR MIEUX SE COMPRENDRE ENTRE FRANCOPHONES, Guérin éditeur, Montréal, 1999, 1884 p., ISBN 2-7601-5482. 

Dictionnaire bidialectal français du Québec-français de France, le premier de ce type dans toute la Francophonie, et l’un des premiers dans le monde.



 Deux constatations au départ 

« Deux peuples séparés par une même langue » : le mot d’esprit attribué à Bernard Shaw pour caractériser les différences existant entre Anglais et Américains pourrait aussi bien s’appliquer aux Français et aux Québécois. En effet, tout Québécois qui a eu l’occasion de parler avec des Français ou de voyager en France, tout Français qui a parlé avec des Québécois ou a voyagé au Québec sait d’expérience qu’il existe des différences très importantes entre les deux variétés de français parlées des deux côtés de l’Atlantique.

L'existence de ces différences importantes entre deux variétés d'une même langue justifie la nécessité d'en faire la description lexicographique.

D'autant plus qu'une autre constatation s'impose : l'absence de dictionnaire, tant au Québec qu’en Europe francophone, qui remplisse cette fonction de façon satisfaisante, qui réponde pleinement aux attentes du public, c’est-à-dire un ouvrage a) lexicographiquement fiable, b) donnant l’essentiel des particularités du français québécois (grammaire et vocabulaire) et c) en les comparant systématiquement au français de France dans son usage réel.

C'est de cette double constatation qu'est né le Dictionnaire québécois-français (DQF).

Le projet lexicographique

Le DQF vise donc à combler cette lacune, à être, selon l’expression employée aux premiers temps de la Nouvelle-France, un « truchement », un intermédiaire, un interprète, entre francophones de différentes origines, d'où son sous-titre (apparemment) paradoxal : « pour mieux se comprendre entre francophones ».

Contrairement aux ouvrages antérieurs, il n'est pas un simple glossaire, c'est-à-dire un ouvrage qui donne l'explication de termes anciens ou particuliers (voir, par exemple, le Glossaire du parler français au Canada).

Il n'est pas non plus un dictionnaire « global » unilingue (= qui décrirait la totalité du parler des Québécois, ce qu'ils partagent avec les autres francophones et ce qui leur appartient en propre), mais un dictionnaire d'un type nouveau, « différentiel » (= qui ne traite que des différences), conçu sur le principe des dictionnaires bilingues, c’est-à-dire sur la juxtaposition des termes non pas de deux langues différentes, mais de deux variétés de langue ou dialectes différents.

Dans cet ouvrage, la variété de langue de départ est le français du Québec et celle d’arrivée,  celui de France.

Il reste à faire un ouvrage qui aurait le français de France comme point de départ et celui du Québec comme point d’arrivée. Cet ouvrage devrait être rédigé par un locuteur natif du français québécois.

Il faut bien comprendre où se situe un dictionnaire bidialectal dans l’ensemble des dictionnaires de langue.

Un glossaire donne des explications pour comprendre un terme ancien, spécial ou mal connu.
Un dictionnaire bilingue donne l'équivalent (ou les équivalents) d'une langue L1 dans une langue L2.
Un dictionnaire bivariétal donne l'équivalent (ou les équivalents) d'une variété de langue V1L dans la variété V2L de la même langue, selon le tableau suivant :

Dictionnaire unilingue global
Tous les termes de L
Description dans les termes de L
Dictionnaire bidialectal
Termes de V1L
Équivalent(s) en V2L
Dictionnaire bilingue
Termes de L1
Équivalent(s) en L2
Glossaire
Termes de L1
Explication du sens en L1 ou en L2
L = langue   VL= variété de langue

Exemple :

Glossaire
placoter
parler beaucoup, à tort et à  travers, potiner.
Dictionnaire bidialectal
placoter
papoter
Dictionnaire bilingue
papoter
to chatter

Le DQF est, au sens strict, un dictionnaire différentiel bidialectal. Il a pour objectifs de donner : a) aux francophones québécois les équivalents de leurs mots en français de France et b) aux francophones non québécois la possibilité de mieux accéder à la connaissance du Québec en leur facilitant la lecture de sa presse et de ses œuvres littéraires. Le DQF est, en quelque sorte, un dictionnaire de thème pour les Québécois et de version pour les non-Québécois.

Un vaste corpus québécois

Le DQF est ce qu'on appelle un dictionnaire de corpus. Sa rédaction s’est faite sur la base d’un vaste corpus de textes québécois. Cette base de données lexicographiques totalise plusieurs millions d’occurrences. Elle comprend des séries de numéros des principaux titres de presse canadiens-français (Le Devoir, Le Droit, Le Journal de Montréal, La Presse, Le Soleil, Voir, etc.).

De plus, afin de rendre plus accessible la culture québécoise, elle couvre une partie de l’œuvre des principaux romanciers, dramaturges, poètes, auteurs-compositeurs, humoristes québécois. C’est ainsi que, grâce au DQF, l’œuvre de créateurs aussi différents que Victor-Lévy Beaulieu, la Bolduc, Yvon Deschamps, Richard Desjardins, Clémence Desrochers, Réjean Ducharme, Germaine Guèvremont, Claude Jasmin, Plume Latraverse, Félix Leclerc, Roger Lemelin, Raymond Lévesque, Doris Lussier, Gaston Miron, Pierre Perrault, Luc Plamondon, Michel Rivard, Gabrielle Roy, Félix-Antoine Savard, Michel Tremblay, Gilles Vigneault, etc. sera désormais plus facilement accessible aux non-Québécois et même aux Québécois des jeunes générations, qui ne connaissent plus de nombreux mots employés naguère par leurs parents ou grands-parents.

Enfin, une partie importante des sources lexicographiques provient des émissions de radio et de télévision (journaux et feuilletons télévisés, etc.), de la publicité, de l'affichage public et de la langue des emballages des produits de consommation courante. En un mot, pratiquement l'ensemble de l'environnement linguistique franco-québécois.

Une importante nomenclature

Le DQF ne couvre, nous l'avons dit plus haut, que la partie du français québécois qui diffère du français de France. Mais il n’est pas toujours facile de savoir ce qui est proprement québécois et ce qui ne l’est pas. C’est pourquoi il a fallu établir une liste précise de critères pour définir les termes (structures, mots et expressions) propres au français québécois. Pour ce faire, nous avons retenu :

a) les termes qui ne s’emploient pas en français de France (atoca, drab, s’épivarder, épluchette, s’éjarrer, placoter, etc.);
b) les termes qui s'emploient en français de France, mais avec des caractéristiques morphosyntaxiques différentes (autobus est féminin, culottes est pluriel en français québécois populaire);
c) les mots qui s’emploient en français de France, mais avec une acception différente (bête, cave, déjeuner, dîner, fin de semaine, innocent, gosse, malin, souper, etc.);
d) les mots qui s’emploient en français de France, mais avec une fréquence différente (présentement, possiblement, etc.);
e) les mots qui s’emploient en français de France et en français québécois, mais sont absents des dictionnaires courants et/ou sont critiqués (par exemple, certains emplois d’alors que, de malgré que + subjonctif, de l’adjectif disponible).

Un des intérêts majeurs du DQF est qu’il donne des milliers de syntagmes figés, de collocations et de tournures phraséologiques, ce qu’apprécieront les professionnels de la langue (journalistes, rédacteurs, traducteurs, réviseurs, attachés de relations publiques, professeurs, etc.). Voir par exemple :

- briser (un bail, un consensus, la consigne, un contrat, des conditions, une promesse, un record, des règles, l’égalité, etc.);
- régulier (alignement, armée, base, billet, budget, calendrier, classe, commerce, croustilles, employé, format, gas, heures, match, prix, professeur, séance, taille, etc.);
- servir (un argument, des attaques, un avertissement, une condamnation, un conseil, un coup, une peine, une leçon, un ultimatum, etc.);
- sur (l’acide, l’aide sociale, l’assurance-chômage, l’avion, l’autobus, la rue, une base journalière, la bum, la coke, un comité, un conseil, une diète, l’équipe, la ferme, la finance, l’heure du dîner, un horaire, la job, le party, les pilules, un quart de travail, etc.).

Pour chacun de ces exemples, le lecteur trouvera l’équivalent ou les équivalents en français standard.

Un autre trait original du DQF est la place qu'il accorde à la phraséologie, un des domaines qui, avec les mots du lexique, distingue le plus le français québécois du français de France et représente, par le fait même, un obstacle important à l'intercompréhension. Voir par exemple : passer dans le beurre, dormir sur la switch, attendre avec une brique et un fanal, avoir de la broue dans le toupet, patiner sur la bottine, mettre sur la map, avoir besoin de tout son petit change, le chat est sorti du sac.

Le DQF est non seulement un dictionnaire de langue, mais aussi un dictionnaire lexiculturel. Il traite de nombreuses notions culturelles essentielles pour la compréhension du Canada français d’autrefois et du Québec d’aujourd’hui. Voir par exemple :

- les articles : bill, Bleu, Canadien, commission, conscription, constitution, grève, joual, loi, Patriote, rapport, Rouge, trudeaumania.
- des expressions comme : beau risque, coup de la Brink’s, enfant de Duplessis, grande noirceur, tempête du verglas, tête à Papineau, trois colombes.
- des noms de personnages, qui ont laissé leur marque dans l’univers québécois, comme : Alexis le Trotteur, la Corriveau, les sœurs Dionne, le frère André, Jos. Montferrand, le Géant Beaupré, Louis Cyr.
- les tableaux comparatifs : A, a. m., année, déjeuner, étudiant, étage, Fahrenheit, impérial, primaire, secondaire, vacant.

Traitement lexicographique : des données grammaticales...

Le DQF fournit tous les renseignements grammaticaux nécessaires lorsqu'ils diffèrent du français de référence, comme :

- les variantes orthographiques, en particulier dans le cas des emprunts à l’anglais (fun ou fonne); en général, il traite le mot anglais sous son orthographe anglaise, mais il donne aussi toutes les variantes orthographiques dues soit au désir d’intégrer le mot au français québécois, soit à la fantaisie de l’auteur (voir pow-wow, wagon, etc.); d’autres, plus intégrés phonétiquement et orthographiquement, sont traités sous leur forme québécisée (voir bécosse, pinotte, etc.); les crochets indiquent une orthographe fantaisiste ou fautive;
- les formes grammaticales qui s’écartent de la norme, par exemple les différences de :
- genre et de nombre :
- genre des mots commençant par une voyelle (une ascenseur, une autobus, une avion, etc.);
- genre des emprunts à l'anglais (une business, une gang, une job, une sandwich, etc.);
- nombre de certains termes (prendre une vacance; les quartiers généraux de l’armée, les argents, etc.);
- morphologie : traitement particulier de la féminisation des titres et fonctions (une chercheure, etc.);
construction des noms, des adjectifs et des verbes :
- transitivité : circuler un document, contribuer une somme d’argent, obstiner qqn, etc.
- préposition : commenter sur qch., compenser pour qch., lutte à qch., etc.
- conjonction : insister que, etc.
- différences dans l’emploi des prépositions; voir par exemple : à, après, de, dans, sous, sur (voir aussi collocations ci-dessus), etc.

et des équivalents exacts dans l’autre variété de langue...

Contrairement à la plupart des ouvrages existants, le DQF ne se contente pas de donner des équivalents généraux ou approximatifs. Il se fixe pour objectif de donner l'équivalent ou les équivalents exacts dans une même situation de communication.

C'est pourquoi la plupart des termes de la variété de langue d'arrivée (le français de France) sont caractérisés par une marque d'usage (soutenu, familier, vulgaire, technique, etc.). Il s'efforce aussi de donner, ce qui est très nouveau, des équivalents non seulement de sens, mais aussi d'image (par exemple, virer capot sera rendu par retourner sa veste (fam.); avoir une craque dans la tête, par être fêlé (fam.)

De plus le DQF s’attache à ne donner que des équivalents attestés, soit dans les dictionnaires généraux (Le Trésor de la langue française, Le Grand et Le Petit Robert, Le Grand et Le Petit Larousse, etc.), soit, lorsque les dictionnaires sont lacunaires, dans un corpus linguistique français établi spécialement à cet effet (journaux et magazines français). Il s’interdit toute création terminologique, si bien que le lecteur peut être sûr que les formes qu’il trouve dans cet ouvrage sont des formes réellement en usage, et non des créations de terminologue.

- pour la richesse lexicale du français standard, voir par exemple : balance du pouvoir, bain-tourbillon, moto-marine, téléavertisseur;
- pour les marques d’usage, voir par exemple : magasiner;
- pour les niveaux de langue, voir par exemple : bouffer, pogner, proprio.

Des milliers de citations québécoises

Contrairement à la plupart des ouvrages sur le marché, le DQF ne comprend pas d’exemples forgés par l’auteur. Les milliers d’exemples qui illustrent les emplois proviennent d’un vaste corpus de textes québécois authentiques. Il fait donc d’une pierre deux coups : il illustre les sens des mots québécois et rend accessible au public, en particulier au public non québécois, des œuvres difficiles d’accès (par exemple, celle de Michel Tremblay, d'Yvon Deschamps, de Richard Desjardins, de Gérald Godin, de Plume Latraverse).

De ce point de vue, le DQF est aussi non seulement un dictionnaire de langue, mais aussi un dictionnaire de culture, qui devrait favoriser et faciliter le développement des études québécoises à l’extérieur.

Des exemples tirés des médias français

Les équivalents français du DQF dépassent les limites de ce qu’on trouve dans les dictionnaires courants. Grâce à la constitution d’une base de données sur le français standard contemporain (composée à partir du dépouillement de journaux et de magazines français comme Libération, Le Point, L’Express, Le Nouvel Observateur, d’émissions de télévision, de catalogues, d'enquêtes sur place, etc.), il donne de nombreux termes absents de ces ouvrages, mais pourtant employés couramment par les autres francophones. Ces termes seront particulièrement appréciés par tous les professionnels de la langue.

Origine et correction des termes

Le DQF donne l’origine de la plupart des termes, qu’ils proviennent des parlers de l’Ouest et du Nord-Ouest de la France (achaler, cretons, gosser, etc.), du moyen français et du français classique (s'abrier, blé d'Inde, fève), des langues amérindiennes (atoca, achigan, carcajou), de l’anglais (emprunts directs : chum, coat, cute; emprunts de sens : agenda pour ordre du jour, alignement pour parallélisme, définitivement pour sans aucun doute; calques : payeur de taxes pour contribuable, changement d'huile pour vidange du moteur), ou qu’ils soient des créations québécoises (acériculture, débarbouillette, décrochage).

Même si le DQF est un dictionnaire descriptif et non pas prescriptif, il permet de repérer les faux anglicismes, ces mots trop vite considérés comme influencés par l'anglais, alors qu’ils proviennent du moyen français ou du français classique (appartement pour pièce, délai pour retard).

Inversement, il donne tous les véritables anglicismes à éviter en français standard (voir par exemple : corporatif, communautaire, légal, monétaire, régulier).

Une note d’humour

La comparaison de deux variétés d’une même langue produit parfois des effets amusants, sans que cela puisse être considéré comme blessant. Le DQF donne un florilège d’histoires drôles et de blagues, qui se justifient dans un tel dictionnaire pour la bonne raison qu’elles sont fondées sur des jeux de mots possibles en québécois seulement, mais pas en français de France. Ainsi la devinette suivante ne s'explique que par le double sens de l'expression en arracher (= en arracher, au sens propre, et en baver, au sens figuré) en français québécois :

- Quelle est la devise des dentistes ?
- Moins j’en arrache, plus j’en arrache...  Plus j’en arrache, moins j’en arrache !...

Voir d'autres exemples sous : accoter; affaire; babillard; bête; bœuf; câlice; calvaire; ciné-parc; crisse; crisser; épais; après; gambler; gosse; gratteux; hostie; Newfie; position; répondre; sacre; tabarnouche; tabarouette; toilette; verge.

Au total, le DQF compte quelque 10 000 entrées, plusieurs dizaines de milliers d’acceptions différentes, plusieurs dizaines de milliers d’expressions figurées, plusieurs dizaines de milliers d’équivalents en français de France ou de référence. Ce qui en fait certainement le dictionnaire du français québécois le plus complet actuellement sur le marché.

Mots-clés : langue française, français québécois, français de France, variation linguistique, étude contrastive ou différentielle, lexicographie, dictionnaire, dictionnaire bidialectal ou bivariétal, Dictionnaire québécois-français, Lionel Meney.

Franbécois

Une des raisons de la difficulté à discuter du problème de la norme linguistique et de la qualité de la langue au Québec tient au fait qu’on ne s’entend pas sur le sens des mots. Ou que l’on donne souvent aux mêmes mots des significations différentes. C’est pourquoi j’ai avancé le concept de « franbécois », qui permet, me semble-t-il, de délimiter et de définir précisément un pan important du parler des Québécois (mais pas l’intégralité de ce parler).


Le franbécois, ce n’est pas le « français québécois » (notion plus large), ce n’est pas non plus le « joual » (notion stigmatisante). Au sens strict, le franbécois est la langue intermédiaire ou interlangue qui s’est constituée au cours de l’histoire au Canada français du fait de l’interférence de l’anglais, langue dominante, sur le français, langue dominée.

Le périmètre du franbécois se limite donc aux interférences de l’anglais sur le français québécois, aux anglicismes propres à cette variété de français. Cependant ces interférences sont nombreuses et se manifestent dans tous les aspects de la langue (prononciation, grammaire et surtout vocabulaire). Elles prennent la forme de transferts de prononciation, de calques morphologiques, syntaxiques et sémantiques, et d’emprunts de termes.

Mots-clés : Langue française, français québécois, franbécois, concept linguistique.


09 décembre 2012

Doit-on dire imputable ou responsable ? imputabilité ou responsabilité ?

En 2006, le gouvernement fédéral canadien a déposé un projet de loi intitulé en anglais Federal Accountability Act. Dans ce projet de loi, il était dit : « La foi des Canadiens dans les institutions et les pratiques du gouvernement a été ébranlée. Le nouveau gouvernement fait confiance aux Canadiens et souhaite que ceux-ci fassent de nouveau confiance au gouvernement. L'heure est à l'imputabilité. » (Discours du Trône, 4 avril 2006).

Ce titre a représenté un défi de taille pour les traducteurs fédéraux. La traduction proposée dans un premier temps - Loi fédérale sur l'imputabilité - a suscité de nombreuses réactions de la part de citoyens francophones qui ont jugé - avec raison – que cet emploi du terme « imputabilité » était non idiomatique. Finalement devant les protestations et les interventions, le gouvernement fédéral a accepté de changer la traduction française du terme, abandonnant « imputabilité » pour le remplacer par « responsabilité »(1). 

En anglais, le terme accountability signifie : « the acknowledgement and assumption of responsibility for actions, products, decisions, and policies including the administration, governance, and implementation within the scope of the role or employment position and encompassing the obligation to report, explain and be answerable for resulting consequences. » (Wikipedia).

Comme dans le cas de ce projet de loi, on rencontre souvent dans la presse québécoise des phrases du genre : « Les fonctionnaires doivent être imputables », « On va nommer un fonctionnaire imputable ». Il s’agit de calques sémantiques de l’anglais : a) to account for, b) accountable et c) accountability.

En effet, comment s’emploient les termes « imputer », « imputable » et « imputabilité » en français standard ?

a) Imputer qch. (= inanimé) à qch. (= inanimé) ou à qqn (= animé) signifie mettre qch. sur le compte de qch. ou de qqn. Par exemple :
-  avec une chose inanimée : imputer le retard à une panne;
- avec un être animé : imputer la défaite au gardien de but;
- « Les observateurs imputent l’échec de cette politique au ministre / à l’inexpérience du ministre. » 
b) Imputable signifie « que l’on peut mettre sur le compte de qch. ou de qqn »; synonyme : attribuable. Par exemple :
- avec une chose inanimée : un retard imputable à une panne;
- avec un être animé : une défaite imputable au gardien de but;
- « Les observateurs pensent que l’échec de cette politique est imputable au ministre / à l’inexpérience du ministre. » 
c) Imputabilité désigne le fait pour qch. de pouvoir être attribué à qch. ou à qqn. Par exemple :
- avec une chose inanimée : l’imputabilité du retard à une panne;
- avec un être animé : l’imputabilité de la défaite au gardien de but;

On voit bien que, si l’on peut dire « L’échec est imputable au ministre », on ne peut pas dire « Le ministre est imputable (de l'échec). » On doit dire « Le ministre est responsable (de l’échec). » 

D’ailleurs, la notion de « responsabilité » est le fondement de tout système politique représentatif et démocratique. Pensons à la « responsabilité ministérielle ».

Quels sont les équivalents français de l’anglais to account for, accountable, accountability ?

Les principaux dictionnaires bilingues donnent ceci :

a) to account for : rendre compte de qch.; justifier de qch. auprès de qqn;
b) accountable : to be accountable for : être responsable de qch.; répondre de qch. devant qqn; devoir répondre de qch.;
c) accountability : responsabilité devant qqn; par exemple : responsabilité financière devant qqn.

Quels sont les termes dont dispose le français pour exprimer cette idée ?

a) rendre compte de qch. devant qqn; rendre des comptes;
- nom : reddition de comptes : « actes par lequel un comptable public présente les comptes de sa gestion à l’autorité devant laquelle il est responsable. » 
b) comptable : être comptable de qch. à qqn
- (sens propre) « L’intendant [d’un établissement scolaire] est comptable non seulement des deniers de l’établissement, mais aussi des matières de consommation [= des achats, des dépenses]. » (Encyclopédie pratique de l’éducation en France).
- (sens figuré) « Les hommes sont comptables de leurs actions, mais moi, c’est de mes pensées que j’aurai à rendre compte » (J. Joubert).
- rendre qqn comptable de ses actes.
c) responsable (adj.) : qui doit rendre compte et répondre de ses actes; être responsable de qch. devant qqn;
- responsable (n.) : personne qui doit rendre compte de qch. à qqn; nommer un responsable.
- responsabilité : « obligation faite à une personne de répondre de ses actes du fait du rôle, des charges qu’elle doit assumer » (responsabilité politique, civile, pénale, etc.).
- responsabilisation : le fait de rendre responsable de ses actes une personne, une organisatin, etc.

En conclusion :

1) Il faut bannir l’emploi d’« imputable », quand on peut le remplacer par « responsable » ou « comptable » (de ses actes);
2) Le terme « responsable » est plus général et plus fréquent que « comptable »;
3) Le terme « comptable » est plus précis : il implique clairement la notion de « comptes à rendre »;
4) La plupart du temps, le terme « responsable » est suffisamment clair;
- « Responsable » peut s'employer avec ou sans complément (« nommer un responsable » ou « nommer un responsable de la gestion des fonds »);
- « Comptable » ne s'emploie qu'avec un complément (« nommez un responsable comptable de (ses actes) (devant le Parlement) »).
5) Dans la plupart des cas, les termes « responsable » et « comptable » rendent bien accountable;
6) Il faut bannir l’emploi d’« imputabilité » quand on peut le remplacer, selon le contexte, par les termes et locutions suivants : « fait d’être comptable de ses actes », « obligation de rendre des comptes », « obligation redditionnelle » (se rencontre dans les documents de certains organismes internationaux); « capacité à rendre des comptes », « reddition de comptes », (principe de la) « responsabilité », « responsabilité démocratique », « responsabilité citoyenne », « responsabilité politique », « responsabilité sociale », « contrôle démocratique » (se rencontre dans les documents de l’Union européenne); (principe de la) « redevabilité » (rare);
7) Le terme « responsabilité » est le plus fréquent pour rendre accountability;
8) Les termes « responsabilité » ou, selon le contexte, « responsabilisation des organismes / agents de l’État » paraissent plus adéquats.

Voici quelques exemples :

- Olivier Duhamel, Le Monde, 1991 : « Dans un pays démocratique, il existe entre les gouvernants et les gouvernés ce que les Américains appellent "the accountability", c'est-à-dire la responsabilité. Le président est le chef responsable et rend compte devant les électeurs. » 

- Le Monde, 1995 : « Le modèle français a réussi, mais en oubliant de satisfaire à la notion anglo-saxonne d'accountability, qui désigne la double responsabilité des gouvernements d'avoir à rendre compte au peuple et de tenir compte de lui : s'il y a un anglicisme à franciser, ce sera bien celui-là ! »

- Le Figaro, 1998 : « Au Parlement européen, il y a 626 députés et onze langues de travail. La sémantique est donc importante. Le titre du rapport parlait en français de "contrôle démocratique", en espagnol de "responsabilidad" et en anglais d'"accountability". » 

- Les Échos, 1999 : « L'État aussi a ses stratégies, y compris en termes de politique économique et industrielle. Mais il doit, lui, en rendre compte et en discuter. Les Anglo-Saxons ont inventé la notion d'"accountability". Les révolutionnaires de 1789 en avaient précisément formulé l'exigence dans leur déclaration des droits de l'homme : "La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration". »

- Thierry de Montbrial, Le Figaro, 1999 : « Le mot responsabilité correspond ici au terme anglais accountability, et signifie que l'on devrait toujours avoir à "rendre compte" de ses actions de façon précise et contrôlable. » 

(1) Voir Ginette Haché, « Langue. L’Actualité fait bouger Harper ! », L'Actualité, vol. 31 no 9, 1er juin 2006, p. 16.

 Mots-clés : terminologie, sémantique, anglicisme, français québécois, accountable, accountability, imputable, imputabilité, responsable, responsabilité.





07 décembre 2012

Doit-on dire sécuritaire ou sûr ?

On lit souvent dans la presse d'ici et l’on entend à la radio ou à la télévision des expressions comme : « un appareil, un produit, un sport, un environnement, une ville, etc. sécuritaire » pour dire « qui ne présente aucun danger ». Cet emploi est influencé par l’anglais safe (= not risky : sûr, sans danger) et secure (= sûr, en sécurité, en sûreté).

Il repose sur une confusion entre deux notions proches, mais différenciées, celle de sûreté et celle de sécurité.

La sûreté, c’est la qualité d’un objet ou d’une situation qui ne représente pas de danger en lui-même ou par lui-même. Par exemple, on parlera de la sûreté d’un aéroport, d’un avion, d’une voiture, d’une construction, du trafic aérien, etc. (« l'industrie automobile a réussi une mutation exemplaire en produisant des voitures offrant plus de confort, de sûreté, de respect de l'environnement »). 

La sécurité, c’est la situation dans laquelle on se trouve quand on n’est exposé à aucun danger.

La distinction entre ces deux notions est limpide si l’on compare la sûreté d’une centrale nucléaire, c’est-à-dire le fait qu’elle ne présente pas de danger en elle-même et par elle-même, et la sécurité d’une centrale nucléaire, c’est-à-dire le fait qu’elle n’est menacée par aucun danger. Une centrale nucléaire qui ne présente aucun danger est une centrale nucléaire sûre, et non pas sécuritaire.

On prend des mesures de sûreté pour rendre plus sûre une centrale nucléaire, c’est-à-dire pour qu’elle ne soit pas un danger pour son environnement.

On prend des mesures de sécurité pour protéger une centrale nucléaire, c’est-à-dire pour la mettre à l'abri d’un danger extérieur.

À partir de ces deux noms, on a formé deux locutions adjectivales :

- de sûreté (loc. adj.) : qui ne présente pas de danger; par exemple : allumette, chaîne, épingle, verrou, soupape, etc. de sûreté;

- de sécurité (loc. adj.) : qui assure la sécurité de qch. ou de qqn, qui protège d’un danger; par exemple : ceinture, manette, marge, rail, système, etc. de sécurité.

En français standard international, l’adjectif « sécuritaire » a un sens plus spécialisé et plus restreint.

- sécuritaire (adj.) : relatif à la sécurité publique; par exemple : l'appareil sécuritaire (= la police), une campagne, une coopération, une démagogie, une dérive, un discours, un dispositif, un dossier, une logique, une mission, une politique, un réflexe, la situation (« La situation sécuritaire continue de se détériorer »), une surenchère, une vague, etc. sécuritaire; le tout sécuritaire.

On le voit par les exemples, l'adjectif « sécuritaire » peut prendre une connotation négative (qui met trop l'accent sur une politique de sécurité).

Malheureusement, l’emploi erroné de sécuritaire a été recommandé par l’Office québécois de la langue française en 1981. Dans une nouvelle fiche, rédigée en 2002, le Grand Dictionnaire terminologique maintient cet avis, tout en précisant : « Ce sens de l'adjectif sécuritaire est particulier au Québec. Dans le reste de la Francophonie, on emploie plutôt cet adjectif pour qualifier ce qui est relatif à la sécurité publique et ce qui la privilégie; pour qualifier ce qui assure la sécurité et qui présente peu ou pas de danger, on utilise l'adjectif sûr, qu'on emploie aussi parfois dans ce sens au Québec. » Remarquez que le commentaire du GDT confond encore dans un même emploi sécurité (« ce qui assure la sécurité ») et sûreté (« ce qui présente peu ou pas de danger »)...

Pour rendre cette idée de « qui ne présente en soi aucun danger, aucun risque », le français standard international emploie traditionnellement l’adjectif « sûr ».

Voici des exemples fréquents relevés dans la presse européenne : une autoroute, une centrale nucléaire (« Selon E. Adamov, les centrales de l'Est sont sûres. Et peu importe ce que pensent les Occidentaux ! »), une énergie (« une source d'énergie nouvelle, peu polluante, inépuisable et sûre »), un moyen, une option (« L'option iranienne, la plus sûre et la moins coûteuse, consiste à utiliser les réseaux existant pour transporter le pétrole jusqu'au golfe Persique »), un quartier, une région, une route, une solution (« la solution la plus sûre »), une voiture, etc. sûr(e).

Personne n’aurait l’idée de dire « mettre en lieu sécuritaire ». Tout le monde, même au Québec, dit « mettre en lieu sûr ».

Un autre adjectif, « sécurisé », formé sur le verbe sécuriser, qui signifie rendre (plus) sûr (un pays, une ville, etc.), est fréquemment employé.

- sécurisé (adj.). Voici des exemples fréquents : un accès, un bâtiment, un environnement, des fonds, un itinéraire, un laboratoire, un passage, un paiement, un périmètre, un quartier résidentiel, un réseau, un secteur, un site, un stade, un système, etc. sécurisé; sécurisé par l’armée.

En conclusion, il faut éviter de confondre « sûr » (qui ne représente pas de danger en lui-même ou par lui-même), « sécuritaire » (relatif une politique de sécurité) et « sécurisé » (qui a été rendu sans danger, c'est-à-dire sûr).

Pour terminer, voici quelques choix d’équivalents :

- un environnement sécuritaire (en ville) : un environnement sûr, sans danger, sans agressions, paisible;
- une conduite (automobile) sécuritaire : une conduite prudente;
- une distance sécuritaire : une distance de sécurité
- un navigateur (Internet) sécuritaire : un navigateur sûr, imperméable aux virus;
- un produit sécuritaire : un produit sûr, sans danger, inoffensif;
- un retour sécuritaire à la maison : un retour en toute sécurité;
- un sport sécuritaire : (« Le néviplanchisme est aussi sécuritaire que le ski alpin ») : un sport sûr, sans danger, non dangereux (« Le fun n'exclut pas la sécurité. Au travers de films et de petites scènes de sauvetage avec mannequins, on veut mettre en avant le plaisir de faire du sport sans danger »);
- une technique sécuritaire : une technique sans danger, inoffensive (« l'irradiation des aliments, une technique réputée sans danger pour la santé »; « la coeliochirurgie de l'appendice est une technique sans danger »);
- un transport sécuritaire : un transport sûr, sans danger;
- une ville, un pays sécuritaire : une ville, un pays sûr(e) (« New York, ville sûre : En 2002, le taux de criminalité a baissé de 5 % par rapport à 2001, pour atteindre son plus bas niveau depuis les années 60 »; « Istanbul est une ville sûre et la Turquie un pays sûr »);
- une voiture sécuritaire : une voiture sûre;
- rendre sécuritaire : rendre (plus) sûr; sécuriser.

Mots-clés : langue française; français québécois; terminologie; impropriété; Office québécois de la langue française; Grand Dictionnaire terminologique; sûr; sécurisé; sécuritaire.

06 décembre 2012

Doit-on dire invasion de domicile ou agression à domicile ?

Le terme  « invasion de domicile » est fréquemment employée par les journalistes d'ici pour désigner un type de crime qui consiste, pour des malfaiteurs, à s’introduire au domicile de leurs victimes, de les menacer avec une arme, parfois de les ligoter, afin d’obtenir d’elles de l’argent ou des renseignements sur leur argent.

Il semble qu’il soit apparu pour la première fois dans la presse canadienne de langue française en 2000 dans une dépêche de l’agence Presse canadienne traduite de l’anglais.

En effet, le terme est un calque de l’anglais home invasion. Il n’y avait donc pas lieu de suivre le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française, qui a consacré, en 2002, une fiche à ce terme pour l’entériner sans aucun esprit critique. Dans sa nouvelle fiche, corrigée en 2011, l'Office, lui aussi, condamne le terme « invasion de domicile ». Il lui a donc fallu pas  moins de 9 ans pour se résoudre à se corriger et à ne plus légitimer un calque de l'anglais.

Le terme est à bannir pour les raisons suivantes : 

1) L’emploi, dans ce sens, du terme « invasion » va à l’encontre d’un de ses traits sémantiques fondamentaux en français, à savoir l’idée d’entrée massive, par un grand nombre d’individus (invasion de soldats, de touristes, etc.) ou d’animaux (invasion de sauterelles, etc.), ce qui n’est pas le cas dans ce genre d’événement;

2) Le terme ne s’emploie pas ailleurs dans la Francophonie;

3) Il existe des équivalents français standard pour exprimer cette notion.

L’Europe francophone a connu une véritable épidémie de ce genre de crime dans les années 1990. Certains malfaiteurs s’étaient spécialisés dans le braquage de personnalités à leur domicile. L’épouse de Charles Aznavour, entre autres, en a été victime.

Voici une liste de termes usités en français standard pour désigner ce crime, en fonction du contexte : 

- Terme administratif : vol à main armée contre des particuliers à leur domicile. 

- Termes courants : agression à domicile; agression au domicile / dans la  maison / l’appartement de quelqu’un; braquage à domicile; braquage au domicile de quelqu’un (quand le malfaiteur braque une arme à feu en direction de sa victime); cambriolage violent; cambriolage avec séquestration; intrusion avec violence; vol avec effraction et violence; vol avec violence à domicile; vol avec violence au domicile de quelqu’un; vol violent à domicile ; vol violent au domicile de quelqu’un. 

- Termes familiers employé par la police : saucissonnage (quand la victime est ligotée par le malfaiteur) ; saucissonneur (pour désigner le malfaiteur).


Exemples de titres de presse : 

 Nouveau cas d’agression au domicile d’une personne 
Encore une personne agressée à son domicile / dans son appartement / sa maison.


Cachez-moi cette langue que je ne saurais voir !

Fallait-il traduire (ou adapter) Tintin en québécois ?

(Je republie ce texte écrit et publié en 2009 dans une version abrégée sur le site www.cyberpress.ca).

Ça y est, c’est reparti ! Une fois de plus, la chicane linguistique est pognée. Oh, pardon ! la querelle a éclaté, devrais-je dire… Cette fois, c’est la parution de Colocs en stock, version québécoise de Coke en stock, une aventure de Tintin traduite et adaptée par Yves Laberge, qui suscite la polémique.

À cette occasion, on observe un curieux retournement de situation. Plusieurs linguistes, connus pour leur engagement en faveur d’une norme linguistique québécoise, Jean-Claude Boulanger, Jean-Claude Corbeil et Claude Poirier, manifestent leur opposition à l’idée de « traduire » Tintin en français québécois parlé.

Ils s’inquiètent du fait que l’album est publié dans la collection Langues régionales, ce qui semblerait rabaisser le québécois, qui n’est, à leurs yeux, ni une langue étrangère, ni un dialecte, mais une « variante de français », au même titre que le français de France. Ils considèrent qu’on ne doit pas donner de forme écrite au français québécois familier; cela risquerait d’offrir une image dévalorisante du français parlé d’ici, d’entretenir des « préjugés épouvantables » à son sujet, de créer de la confusion dans les esprits. Cela pourrait même relancer la querelle du joual et contribuerait à renforcer la difficulté qu’auraient les Québécois à prendre conscience de leur identité linguistique par rapport aux Français…

Évidemment ces craintes sont excessives. C’est accorder une influence démesurée à une bande dessinée. Il est moins « grave » de traduire un album de Tintin en québécois, que de vouloir imposer une norme linguistique séparée ou rédiger, à l’intention des élèves et des étudiants, un dictionnaire québécois prétendument normatif. On se souvient encore du tollé provoqué par le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, qui comprenait bien plus de termes critiquables que Colocs en stock. 

Colocs en stock, une traduction-adaptation réussie

Pour apprécier Colocs en stock , il faut (re)lire Coke en stock. Le défi qui se présentait au traducteur-adaptateur était de taille. Il fallait respecter la logique de l’histoire, conserver les traits de caractère des personnages, rendre le comique des situations, trouver une adéquation entre les dessins d’Hergé et le texte québécois, le tout dans un français québécois parlé, qui ne soit ni vulgaire, ni artificiel, ni folklorique.

Même si l’on peut chipoter sur quelques termes ou expressions, l’ensemble est réussi. L’objectif premier de la bande dessinée, qui est de faire rire, est parfaitement atteint. On ne rit pas du français des Québécois. On rit (de bon cœur) à l’astuce, aux trouvailles du traducteur-adaptateur, qui a bien compris que la pragmatique du français québécois parlé est très différente de celle du français parlé en Europe. Tous les moyens linguistiques employés sont connus des Québécois et renvoient à des images familières. Parfois, la version d’Yves Laberge est même plus drôle que celle d’Hergé… À aucun moment, on ne sent la moindre condescendance, le moindre mépris à l’égard de la langue vernaculaire des Québécois. Mais, malgré sa réussite, Colocs en stock ne supplantera pas Coke en stock, qui restera la référence. Il est, en quelque sorte, un bonus dont les Québécois peuvent profiter.

Alors pourquoi des linguistes prônant la reconnaissance d’une norme québécoise séparée réprouvent-ils la publication d’un ouvrage en québécois parlé ? Comment établir une norme à part sans tenir compte de cette composante essentielle du parler d’ici ? Une partie importante du patrimoine culturel québécois est écrite dans cette langue. Il suffit de citer les noms de Michel Tremblay, Réjean Ducharme, Victor-Lévy Beaulieu, Gérald Godin ou Richard Desjardins pour comprendre qu’on ne peut pas tout simplement la zapper.

Cependant, en reconnaître l’existence, ne pas grimper aux rideaux dès que quelqu’un l’utilise, en particulier à des fins artistiques, en apprécier les ressources, ne signifie pas qu’on veuille l’ériger en modèle linguistique. Plutôt que de cultiver le mythe d’un « français québécois standard », qui ne serait ni ce français québécois parlé, ni le « français de France », ni même le français standard international, il vaudrait mieux que nos linguistes mettent leurs théories en conformité avec la réalité de la situation linguistique au Québec.

Or, il est impossible de comprendre cette situation sans reconnaître que nous vivons une situation de diglossie. En effet, à l’instar du Willi Waller, nous n’avons pas à notre disposition un seul système linguistique, mais deux… Nous avons une langue vernaculaire, le québécois, qui nous est propre. Cette variété de langue est composée, sur une base française, de dialectalismes, d’archaïsmes et d’anglicismes. Elle représente le legs du passé particulier des Québécois. Du fait de ses origines, elle fait l’objet de jugements contradictoires, oscillant entre hyperstigmatisation et survalorisation. Nous avons aussi une langue véhiculaire, le français international, que nous partageons avec les francophones du monde entier.

À chacune de ces deux variétés de langue sont assignées des fonctions différentes. Le québécois est la langue des situations familières; le français international, celle des situations dans lesquelles une langue soignée est requise. Comme le québécois nous est propre, il joue le rôle de langue identitaire. C’est pourquoi il est si souvent utilisé dans les domaines de la littérature, de la chanson et de l’humour. C’est pourquoi aussi nous pouvons maintenant lire un Tintin dans deux versions. Avec, dans chaque cas, un regard différent. Une lecture francophone commune (Coke en stock) et une lecture proprement québécoise (Colocs en stock).

Les Québécois ont intégré cette situation. Ils savent quand il faut employer l’un ou l’autre de ces deux codes linguistiques. Ainsi, lorsqu’il est question de norme, leur choix est clair et sans appel. Il n’y a aucun risque de confusion. Un sondage de l’OQLF montre que 76 % des Québécois considèrent que la norme dans l’enseignement doit être le français international. Ils considèrent même, à 88 %, que les grammaires et les dictionnaires doivent être les mêmes partout dans la francophonie. Voilà qui devrait faire réfléchir ceux qui cherchent à créer une norme à part et à imposer des dictionnaires qui s’écartent du français standard.

Les situations de diglossie durent longtemps. Il faut donc vivre avec. Plutôt que de défendre un mythique français québécois autonome, homogène, hiérarchisé en niveaux de langue spécifiques, la reconnaissance de la coexistence de deux variétés de français et de leurs fonctions respectives  lèverait bien des malentendus, réduirait bien de l’agressivité et de l’insécurité linguistique, faciliterait le dialogue sur la langue.

La reconnaissance du fait que le français standard international représente le modèle à suivre, la norme, permettrait de fonder une politique linguistique sur des bases claires, en clarifiant la question des rapports entre le standard et le vernaculaire, le registre soigné et le registre familier, le registre familier français commun et le registre familier québécois, etc. Cela permettrait aussi de mettre l’accent sur la réduction du déficit lexical, sensible chez les jeunes.

Et de mieux comprendre, entre autres, pourquoi Yves Laberge a dû, pour éviter toute équivoque, traduire le titre Coke en stock par Colocs en stock