05 mai 2012

Doit-on dire cueillir ou collecter ? cueillette ou collecte?

On observe au Québec de nombreux emplois non standard du verbe cueillir et du nom cueillette, souvent sous l'influence de l'anglais. Ainsi on relève dans la presse canadienne francophone des combinaisons du type :
- cueillir, cueillette des déchets, des ordures, des vidanges, des bouteilles consignées ;
- cueillir, cueillette des denrées non périssables, des jouets, des livres, des meubles, des vêtements ;
- cueillir, cueillette de l’argent, des fonds, des sous noirs ;
- cueillir, cueillette de(s) médailles ;
- cueillir, cueillette des signatures ;
- cueillir, cueillette des données, des informations, des statistiques, des renseignements, des résultats ;
- cueillir, cueillette des animaux errants ;
- cueillir, cueillette de l’eau, de l’eau de Pâques, de la sève d’érable;
- cueillir, cueillette du lait ;
- cueillir, cueillette des marchandises ; service de cueillette et livraison, etc.

Si l’on veut savoir si ces emplois sont corrects ou non, le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française n’est pas d’un grand secours. Certes la fiche enlever (1987) nous dit bien qu’il faut éviter d’employer cueillir des ordures et qu’il faut dire collecter, ramasser ou enlever des ordures. Mais d’autres termes importants, comme retrait (dans cet emploi), ne sont pas traités, alors qu’un terme aussi « confidentiel » et spécialisé que... retiraison (1974) l’est sans qu’il soit renvoyé à enlèvement et à retrait.

Pour débrouiller la question, il faut donc… se débrouiller soi-même.

Cueillette de pommes
Commençons par analyser les traits sémantiques ou "sèmes" de cueillir et de cueillette en français standard. Si l’on analyse la définition du Larousse, on constate que cueillir combine deux traits sémantiques : 1) l’idée de détacher un végétal (une fleur, un fruit, un légume), 2) de son support (une tige, une branche, une racine).

Une exception au sème « végétal » : on peut aussi cueillir des coquillages, c’est-à-dire les détacher de leur rocher.

Ramassage de pommes de terre
Quand on prend quelque chose à terre ou à proximité du sol, le verbe cueillir est concurrencé, voire remplacé par ramasser : on cueille des pommes sur l’arbre; on ramasse des pommes à terre, des coquillages, des escargots; on cueille ou on ramasse des fraises, on ramasse ou on arrache des pommes de terre, des oignons, des poireaux.

Lorsque l’opération est vue comme le produit d’un effort, le résultat d’une culture parvenue à maturité, on emploie le verbe récolter : on récolte des pommes, des fraises, des pommes de terre.

Lorsqu'on rassemble des choses en vue d'une action précise, on emploie le verbe recueillir ou collecter : on collecte de l'argent, des données, des vêtements.

En français standard, plusieurs termes autres que cueillir et cueillette s’emploient donc dans les combinaisons citées ci-dessus. Ce sont, selon le contexte, collecter et collecte, enlever et enlèvement, ramasser et ramassage, récolter et récolte, retirer et retrait ; lever et levée, etc. Ce qui donne les combinaisons suivantes :
Ramassage d'ordures ménagères

- collecter, enlever, ramasser des ordures ménagères ; collecter, ramasser des bouteilles consignées ; collecte, enlèvement, ramassage des ordures ménagères ;
- collecter, recueillir, récolter des fonds, des dons, de l’argent ; collecte, récolte de fonds, d’argent  (la combinaison lever des fonds, levée de fonds, courante tant au Canada qu’en Europe, est critiquée comme étant un calque de l’anglais) ;
Collecte de vêtements
- collecter des denrées non périssables, des vêtements ; collecte de denrées non périssables, de vêtements ;
- récolter, moissonner des médailles ; récolte, moisson de médailles ;
- collecter, recueillir des signatures ; collecte de signatures;
- collecter, recueillir, récolter des données, des informations, des statistiques, des renseignements, des résultats ;
Enlèvement ou retrait des achats
- collecter, ramasser le lait ; collecte, ramassage du lait ;
- enlever, ramasser des animaux errants; enlèvement, ramassage des animaux errants;
- enlever, ramasser des marchandises; enlèvement, ramassage des marchandises, des colis; service d'enlèvement et de livraison; service de collecte, de ramassage; retirer des achats, retrait des achats ; emporter ses achats (par un particulier, un client).

12 avril 2012

Les casseroles du Grand Dictionnaire terminologique.


Où l’on apprend qu’une casserole est un mets cuit dans… une cocotte.

Le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française consacre plusieurs fiches au terme casserole en français et en anglais. Certaines traitent du terme désignant l’ustensile de cuisine, d’autre du sens dérivé par métonymie (le contenant pour le contenu) désignant un mets.

Parlons d’abord du terme casserole pour désigner un ustensile de cuisson.

selon le GDT...

En français, selon le GDT, le terme casserole désigne un « petit récipient individuel rond, à oreillettes ou à manche court en porcelaine à feu, en verre trempé, en métal ou en fonte émaillée, dans lequel un mets est cuit et servi à la table » (fiche casserole, n° 1, 1987). Une illustration (voir ci-contre) vient compléter cette définition. On y voit un récipient avec deux poignées, ressemblant à une marmite ou à un faitout, mais pas à une casserole.

Étrange définition ! J’ai souligné, pour les faire ressortir, les éléments qui ne s’appliquent pas du tout à une casserole, du moins pour un locuteur natif. En effet, a-t-on déjà vu des casseroles avec des oreillettes, des casseroles en porcelaine à feu ou en verre trempé ? A-t-on jamais servi à table un plat dans une casserole ? A-t-on jamais vu quelqu’un manger dans une casserole ? 

Cette définition curieuse m’a mis la puce à l’oreille et incité à faire quelques recherches. Et, effectivement, j’ai retrouvé la même formulation dans le... Larousse gastronomique. Bien sûr, le GDT ne donne pas ses sources, ce qui fait problème. Ce n’est pas très correct, ni vis-à-vis des auteurs et des éditeurs, ni vis-à-vis des utilisateurs de la banque de données. Voici ce qu’on peut lire dans le Larousse gastronomique : « petit récipient à oreillettes ou à manche court, en porcelaine à feu, en verre trempé ou en métal, utilisé pour préparer et servir des entrées chaudes, ou pour présenter certains hors-d'oeuvre et entremets froids ». On peut aisément le constater : le début de la définition est reproduit tel quel par le GDT (il serait étonnant que ce fût l’inverse) ; la fin, simplement résumée.

Une cassolette

Mais le second problème, assez sidérant, c’est que dans le Larousse gastronomique, cette définition s’applique non pas à une casserole, mais à une… cassolette ! Alors tout s’éclaire. La définition redevient absolument motivée et limpide. Mais comment expliquer ce dérapage du GDT ? Paresse ou distraction du rédacteur ? Tour de passe-passe pour mieux faire passer l’anglicisme ?

Et ce n’est pas fini. Dans la même fiche, le GDT donne… cocotte comme synonyme de casserole ! Il n’est pas nécessaire d’ouvrir un livre de cuisine pour savoir qu’une cocotte et une casserole, ce n’est pas la même chose ! Les cuisiniers, qui aiment les mots justes, apprécieront ! Décidément le rédacteur était un peu « mêlé dans ses papiers »…

En anglais maintenant. Selon le GDT, le terme anglais casserole équivaut au terme français casserole lorsqu’il désigne un ustensile de cuisson (fiche casserole, 1987). La définition qu’il en donne est d’ailleurs aussi curieuse, à savoir : « little dish like individual ramekin ». Le dictionnaire MacMillan remet les pendules à l’heure, qui définit ainsi le terme : « a deep dish with a lid, used for cooking a mixture of meat, vegetables, etc. in the oven ». La fiche du GDT est accompagnée de la même illustration que la fiche pour le français, montrant un récipient profond muni de deux poignées latérales, n’ayant rien à voir non plus avec un quelconque « little dish like individual ramekin »...

Récapitulons : selon le GDT, pour désigner l’ustensile, anglais casserole = français casserole et français casserole = français cocotte. Malheureusement ces deux équations sont inexactes. En effet, si l’on consulte les dictionnaires les plus courants comme le Larousse, on constate, si on ne le savait déjà, que casserole et cocotte se distinguent nettement par une série de traits sémantiques.

Une casserole...

Une casserole est un ustensile de cuisson : 1° avec un manche long et droit, 2° avec ou sans couvercle, 3° qui, normalement, ne va pas au four, 4° et qui, normalement, ne sert pas à servir un mets sur la table.

Une cocotte est un ustensile de cuisson : 1° sans manche, mais avec deux anses ou poignées latérales, 3° avec couvercle, 4° fabriqué dans un matériau emmagasinant bien la chaleur (fonte), 5° pouvant aller au four pour une cuisson prolongée.

...et une cocotte

Si l’on consulte les dictionnaires bilingues (Larousse, Robert & Collins, Harrap’s), on constate une belle unanimité : le terme anglais casserole correspond au français cocotte, quand il désigne l’ustensile. C’est donc un faux-ami. Quant au terme français casserole, il correspond à l’anglais saucepan.

En résumé, anglais casserole (ustensile) = français cocotte ; français casserole (ustensile) = anglais saucepan.

Venons-en au terme casserole désignant un mets.

Selon le GDT, le terme anglais casserole correspond au français casserole (fiche casserole, 2004). Deux autres fiches sont plus explicites et donnent  une définition de ces mets. Dans un cas, casserole désignerait en français un « mets généralement composé de viande ou de poisson, de légumes et d'une sauce, cuit lentement au four dans une cocotte » (fiche casserole, n°1, 2004). Remarquons que le rédacteur de la fiche n’a pas semblé troublé par le fait qu’il affirme qu’une casserole est un mets cuit dans… une cocotte. Encore un autre moyen de légitimer par la bande l’anglicisme plat en casserole en l’associant à plat en cocotte ? Dans une seconde fiche le GDT ajoute un autre sens. Une casserole serait aussi une « préparation à base de riz cuit ou de pommes de terre duchesse, moulée en forme de timbale » (fiche casserole, n°2, 2004). Cette fois, le rédacteur ne semble pas plus troublé par le fait que la casserole se transforme en… timbale !

Peut-être pour masquer son tour de passe-passe, le GDT précise suavement : « Cette notion est rattachée [sic] à la cuisine française ». Puisque c’est « rattaché » à la cuisine française, cela veut dire que le terme est français… Circulez, il n’y a rien à voir ! Eh bien pas du tout ! 

En réalité, le GDT est encore tombé dans un de ses péchés mignons : l’insensibilité aux anglicismes sémantiques. Sous l’influence de l’anglais, il confond deux ustensiles de cuisson, la casserole et la cocotte, et il introduit un autre anglicisme en appelant casserole ce qui, en anglais, est un générique pour désigner toutes sortes de plats cuits au four, en général dans un plat à four et non dans une casserole (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Casserole).

 Il n’y a pas, en français, un seul terme pour désigner tous ces plats. Tantôt on les désigne par leur contenant : (gratin, œufs, poulet, rôti, etc.) en cocotte, (fruits de mer, etc.) en mini-cocotte, (crevettes, œufs, etc.) en cassolette, (crevettes, moules, œufs, etc.) en ramequin, etc. ; tantôt on les désigne par leur mode de cuisson : (aubergines, etc.) au four ; tantôt par un terme spécifique (ragoût, etc.).

Green Bean Casserole

(rien à voir avec notre casserole)


En fait, une fois de plus, les terminologues de l’Office québécois de la langue française sont tombés dans le panneau de l’anglicisme sémantique. Si même des « professionnels de la langue » font la confusion, il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’on trouve au Canada tant de recettes de cuisine où l’on nous propose des « casseroles » de quelque chose, alors qu’il faudrait utiliser un tout autre terme.

Pourtant, semble-t-il, ce n'est pas la mission de l'Office de légitimer les anglicismes.

10 avril 2012

Tape delay

Un exemple des conséquences négatives du travail parcellaire des terminologues chargés de la rédaction du Grand Dictionnaire terminologique : les fiches same day tape delay (rédigée en 1993) et same day tape-delay concert (rédigée également en 1993).

Selon le GDT, same day tape delay se rendrait en français par « enregistrement diffusé le même jour » et same day tape-delay concert, par « concert enregistré et diffusé le jour même ». Visiblement il s’agit plus d’explications que d’équivalents terminologiques.

En fait, la définition de same day tape delay proposée par le GDT mène sur une fausse piste. Elle est formulée ainsi  : « Expression qualifiant un enregistrement vidéo ou un reportage d'actualités diffusé le même jour que sa réalisation ». Cette formulation révèle l’erreur de point de vue du rédacteur de la fiche.

Il fallait la rédiger en ayant en ligne de mire non pas la réalisation de l’émission, son enregistrement, mais sa diffusion. Cette erreur est d’autant plus étonnante qu’il y avait déjà dans le GDT une fiche qui aurait dû mener le rédacteur sur la bonne voie. Il s’agit de la fiche « différé » (rédigée en 1984).

Dans cette optique, il aurait fallu s’appuyer sur l’opposition entre diffusion en direct et diffusion en différé ou encore, selon le contexte, diffusion en quasi-direct, diffusion décalée (de), diffusion avec un retard (de). En effet, l’expression anglaise tape delay renvoie en français à retard, à décalage ou à différé, selon le contexte. Il restait à préciser la durée du retard, du décalage ou du différé en question (same day), car il existe des diffusions avec un décalage de 10 minutes, de 24 heures, etc., des diffusions décalées de 12 heures, de 24 heures, etc., des diffusions en léger différé, avec un différé de 10 minutes, de 24 heures, etc., des diffusions avec un retard de 7 secondes, de 10 minutes, etc.

Dans le cas de same day tape delay, on aurait pu proposer différé dans la même journée, différé ne dépassant pas 24 heures et, pour same day tape-delay concert, concert diffusé en différé le même jour ou concert diffusé en différé le jour même, selon le contexte.

De nos jours, une simple consultation des articles broadcast delay et time shifting dans Wikipedia (English) et diffusion en direct dans Wikipédia (français) donne plus de pistes de solution que les fiches du GDT. Ce qui pose la question de savoir si cette banque de données terminologiques apporte une réelle plus-value dans son état actuel.

01 avril 2012

Doit-on dire soirée-bénéfice ou soirée caritative ?

Le Grand Dictionnaire terminologique s’ingénie à légitimer toute une série de calques de l’anglais, série aussi productive qu’inutile. Je veux parler des termes formés sur le modèle de « concert-bénéfice » (voir la fiche du GDT, rédigée en 2003), « dîner-bénéfice » (2005), « représentation-bénéfice » (2005), « soirée-bénéfice »(1986), « spectacle-bénéfice »(2005), etc.

Il s’agit manifestement d’un calque de l’anglais du type « benefit concert », « benefit dinner », « benefit performance », etc. C’est pourquoi les terminologues de l’OQLF font des acrobaties pour justifier la défense et le maintien de cette forme (voir la fiche « bénéfice », 1986).

Dans un premier temps, ils invoquent l’existence, en français, de l’expression « à bénéfice » : « Dans le domaine du spectacle, on désigne par l'expression à bénéfice une représentation dont les profits sont versés à une personne ou à une œuvre ». En réalité, cette expression, courante au dix-neuvième siècle, ne s’emploie plus guère. Elle s’employait à une époque où il n’y avait pas de pension de retraite pour les artistes du théâtre et de l’opéra, pour désigner la représentation donnée à leur profit avant leur départ à la retraite. A cette occasion, le bénéfice de la soirée leur était versé. (Voir le récit cruel et désabusé d’Auguste Luchet, Une représentation à bénéfice, datant de 1832). De nos jours, on dit encore parfois « représentation au bénéfice de », mais beaucoup plus souvent « représentation au profit de ».

Dans un deuxième temps, les terminologues de l’OQLF recommandent la suppression de la préposition à dans le syntagme (ce qui ne se faisait pas quand on employait « représentation à bénéfice »). Cela a l’avantage de donner l’impression que le terme « représentation-bénéfice » dérive du français « représentation à bénéfice », alors qu’en réalité, il provient de l’anglais « benefit performance ». Selon ces terminologues, on dirait « soirée-bénéfice » parce qu’on sous-entendrait « soirée au bénéfice de ». Or, curieusement, dans la presse francophone canadienne, on ne voit guère « soirée au bénéfice de », pas plus qu’on ne voit « soirée au profit de ». On voit plutôt « soirée-bénéfice au profit de », ce qui est assez redondant, pour ne pas dire assez incongru…

Dans un troisième temps, ils avancent (prudemment, à vrai dire…) qu’il « semble possible d'étendre cet usage à toute manifestation organisée au profit d'une œuvre, d'un parti politique, etc. » Ce qui permet de justifier toute la série de calques.

Voilà comment, par glissements successifs, on parvient à donner des lettres de noblesse à ce qui n’est qu’un calque de l’anglais…

Plus grave encore, les fiches du GDT ne mentionnent même pas l’existence, en français standard, de plusieurs termes consacrés équivalents. Ce qui montre que la recherche terminologique a été déficiente ou bien qu’on ne voulait pas désigner un concurrent exogène au terme local, à moins qu’il ne s’agisse des deux à la fois.

Or, en français standard, pour désigner ce concept, il existe au moins trois possibilités : « concert, spectacle, etc. de charité », « concert, spectacle, etc. de bienfaisance » et « concert, spectacle, etc. caritatif ». Dans la presse francophone européenne, les combinaisons les plus fréquentes sont, pour soirée, « soirée caritative » (emploi le plus fréquent, et de loin), « soirée de bienfaisance » et « soirée de charité » ; pour concert, « concert caritatif » (emploi le plus fréquent, et de loin), « concert de bienfaisance » et « concert de charité » ; pour match, « match de bienfaisance » (emploi le plus fréquent, et de loin), « match de charité » et « match  caritatif » ; pour gala, « gala de charité », « gala de bienfaisance » et « gala caritatif » (beaucoup moins fréquent). On trouve de nombreuses autres combinaisons comme « événement, spectacle, tournoi, dîner, repas, bal, défilé de mode, loto, rallye, etc. caritatif ». Plusieurs de ces syntagmes se retrouvent aussi dans la presse canadienne francophone. (Voir ce titre d'article dans Le Devoir du 2 avril 2012).

Il serait donc bon que le GDT rende compte de ces faits.

Enfin, cerise sur le gâteau, le GDT nous réserve, au détour d’une définition, un de ces petits anglicismes sémantiques dont il a le secret. En effet, à la fiche « concert-bénéfice » (2003), on peut lire  : « Concert donné dans le but d'amasser des fonds pour soutenir une œuvre de charité, une association, une cause, etc. ». Influencés par l’anglais, certains terminologues de l’OQLF ne sentent pas la différence qu’il y a entre simplement recueillir ou récolter des fonds, et en amasser

Petit retour en arrière : Mes remarques précédentes sur certaines fiches du GDT n’ont pas été complètement inutiles.

Le terme « vélo stationnaire » a été relégué dans le champ des termes à éviter. L’illustration, dont la légende contenait le calque « courtoisie de », a été purement et simplement supprimée. Autre calque, l’expression « à toutes fins pratiques » a disparu de la fiche « ligue d’entreprise ».

Cependant tout est loin d’être parfait. Le terme « vélo d’intérieur », qui a remplacé « vélo stationnaire », a une diffusion limitée. Le terme « ligue d’entreprise » est un calque de l’anglais. Dans les fiches « intimidation » et « cyberintimidation », il n’est pas fait mention des termes « harcèlement » et « cyberharcèlement », pourtant plus justes, et d’un emploi universel dans la Francophonie, en dehors du Québec. En revanche, on y cite le néologisme « caïdage », dont la diffusion est très réduite, pour ne pas dire quasi nulle…

11 mars 2012

Do not enter - N'entrez pas ou la défaite des plaines d'Abraham



Ormes sur les plaines d'Abraham. Photo L. Meney.
« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid », comme dit Denis Diderot (belles allitérations !) dans le Neveu de Rameau, ou « beau temps, mauvais temps », comme on dit au Québec, c’est mon habitude de faire une marche quotidienne sur les plaines d’Abraham, à Québec. L’occasion d’admirer les pelouses ondulantes et les ormes majestueux, évoquant les tableaux de Marc-Aurèle Fortin, de ce magnifique parc surplombant le puissant Saint-Laurent. L’occasion aussi de me souvenir de la bataille qui opposa, le 13 septembre 1759, dans ces lieux aujourd’hui paisibles, le général français Louis-Joseph de Montcalm et le général anglais James Wolfe. C’est là que le marquis a perdu la vie; et la France, la Nouvelle-France.

La domination anglaise, qui débuta cette année-là, se ressent encore aujourd'hui… dans les panneaux de signalisation du parc. Ici, nous sommes en territoire fédéral et, Loi sur les langues officielles oblige, toutes les inscriptions sont bilingues. Malheureusement, on voit bien dans la signalétique que la langue dominante est l’anglais. Comme dans trop de traductions fédérales, les équivalents français ne sont que des calques dérivés de cette langue. Ce n'est pas du français idiomatique, mais du traduidu pour reprendre le mot de Gaston Miron. Voici quelques exemples de ces traductions serviles : Stop - ArrÊt; Do not enter - N’entrez pas; DO NOT CLIMB - Ne Pas Grimper; Do NOt feed - Ne pas nourrir; Danger Cliff Go back ! - Danger Falaise Reculez !; Ski Trail Access - Accès aux Sentiers de Ski; Battlefields Park Security Service - Service de sÉcurité du parc des ChampS-de-Bataille.




Photo L. Meney.
ARRÊT - STOP. C'est un calque lexical, un équivalent littéral correspondant, comme c'est souvent le cas, au premier sens, le plus général, du terme anglais attesté dans les dictionnaires bilingues (stop : 1. : arrêt, dans le Robert & Collins). Si l'on est allergique au mot STOP, employé dans de nombreux pays comme la France, l'Allemagne, le Portugal, l'Espagne, y compris la Catalogne, aussi chatouilleuse sur les questions de langue que le Québec (sans compter que le terme est courant en français québécois parlé), on devrait préférer ARRÊT OBLIGATOIRE. L'Office québécois de la langue française admet les deux termes, Arrêt et Stop, mais défend d'employer Arrêt et Stop sur un même panneau.



Photo L. Meney.
DO NOT ENTER - N'ENTREZ PAS. Un autre calque lexical, sans rapport avec la situation de communication. Il s'agit en effet d'indiquer aux conducteurs de véhicule que la rue dans laquelle ils veulent s'engager est à sens unique, qu'il leur est interdit de la prendre dans ce sens. En français, on entre dans une maison, mais pas dans une rue. L'expression idiomatique dans cette situation de communication est SENS INTERDIT.






Photo L. Meney.
SKI TRAILS ACCESS - ACCÈS AUX  SENTIERS DE SKI. Encore un calque lexical, un équivalent littéral correspondant, comme c'est souvent le cas, à un sens plus général, du terme anglais attesté dans les dictionnaires bilingues (trail : 3. sentier; trail : 4. piste (de ski de fond) dans le Robert & Collins). En français standard, un sentier est un chemin étroit pour les piétons et les bêtes; une piste, un parcours aménagé pour le passage des skieurs. Un autre problème : les prépositions. Dans une inscription, sur un panneau, une enseigne, etc. on peut pratiquer l'ellipse de certaines d'entre elles pour réduire la longueur du texte. Ce qui donne ACCÈS PISTES DE SKI.



Photo L. Meney.
DO NOT FEED - NE PAS NOURRIR. Deux critiques. En français standard, l'interdiction s'exprime normalement au moyen des mots Défense de ou Interdiction de ou encore de la construction (Il est) interdit de. De plus, le verbe nourrir ne s'emploie pas en valeur absolue (c'est-à-dire sans complément). On devrait dire DÉFENSE DE NOURRIR LES ANIMAUX.



Photo L. Meney.
BATTLEFIELDS PARK / SECURITY SERVICE - SERVICE DE SÉCURITÉ / DU PARC DES / CHAMPS-DE-BATAILLE. La traduction française offre une succession de compléments de noms introduits par la préposition de. Ce qui donne une inscription française beaucoup plus longue que l'anglaise. Dans cette situation d’énonciation (panneau indicateur, plaque à l'entrée d'un bureau, etc.), il est normal de supprimer les répétitions lourdes et mécaniques. On peut simplifier en PARC DES CHAMPS-DE-BATAILLE / SERVICE DE SÉCURITÉ.




Photo L. Meney.
DANGER / CLIFF / GO BACK ! - DANGER / FALAISE / RECULEZ ! La formulation produit un effet comique, qui n'est certainement pas celui recherché. On ne sait pas trop si cet ordre comminatoire s'adresse aux promeneurs ou à la falaise, tout d'un coup personnifiée... On dirait mieux DANGER ! / PRÉCIPICE / DÉFENSE D'APPROCHER.



Photo L. Meney.
Il serait souhaitable que les responsables du Parc prennent des mesures pour améliorer la qualité de la langue de la signalétique sur les plaines d’Abraham, en pensant en particulier aux visiteurs francophones qui viennent du monde entier et sont étonnés par ces inscriptions en français approximatif. C’est d’autant plus nécessaire que la qualité de la langue des nombreux panneaux expliquant l’histoire des Plaines est, elle, en général excellente.

Les plaines d’Abraham, autrefois défaite des Français face aux Anglais, aujourd’hui défaite du français face à l'anglais ?

05 mars 2012

À toutes fins pratiques

Concours de l’anglicisme du Grand Dictionnaire terminologique le plus ancien :

1er « à toutes fins pratiques » (23 ans)
2e « vélo stationnaire » (7 ans)

Dans un billet précédent (voir « vélo stationnaire »), j’ai signalé l’existence d’un anglicisme présent dans une fiche du GDT depuis 7 ans sans que personne semble l’avoir remarqué. Un lecteur me signale une autre fiche, « ligue d’entreprise », qui recèle un anglicisme depuis 1989, soit… 23 ans. Qui dit mieux ? On pourrait lancer un concours de l’anglicisme du Grand Dictionnaire terminologique le plus ancien.

Fiche Ligue d'entreprise, GDT (1989). Cliquez sur l'image
 L’anglicisme, embusqué depuis 1989, est l’expression « à toutes fins pratiques ». Dans la fiche, on peut lire en note la remarque suivante : « calque de l’anglo-américain league, passé dans l’usage, abondamment sinon exclusivement utilisé par la presse sportive et à toutes fins pratiques indéracinable ». (C’est moi qui souligne). Si « ligue maison », proposé comme synonyme de « ligue d’entreprise », est bien un calque de « house league », « à toutes fins pratiques » est un calque de « for all practical purposes », qui signifie « in fact (used for describing the actual effect of a situation) », par exemple : « Either method you use will, for all practical purposes, have the same result ».

L’expression se traduit, selon le contexte, par pratiquement, concrètement, en pratique, en fait, en réalité, en fin de compte. C’est un anglicisme gros comme une maison, qu’on éradique normalement dès la première année d’un bac en traduction. Comme quoi dans le GDT, un anglicisme peut en cacher un autre…

04 mars 2012

Au-delà des mots, les termes...


Il y a un an déjà, un groupe d’anciens terminologues de l’Office québécois de la langue française (OQLF), dans une lettre ouverte intitulée « Au-delà des mots, les termes », attirait l’attention de la nouvelle présidente-directrice générale sur le changement d’orientation dans les travaux terminologiques de l’Office. Quelques jours plus tard, en appui à cette démarche, je publiais une lettre ouverte intitulée « Halte à la dérive de l’Office québécois de la langue française ».

Le point commun de ces deux démarches : la constatation que les travaux de l’Office, notamment ceux du Grand Dictionnaire terminologique (GDT), dont le public devrait le plus profiter, ont pris une orientation inquiétante au fil des ans. On observe une dérive d’une démarche terminologique à une démarche lexicographique, d’une orientation prescriptiviste à une orientation descriptiviste, d’un point de vue international à un point de vue local, d’une conception internationaliste à une conception endogéniste

Au résultat, les fiches du GDT sont remplies de contradictions, d’erreurs, d’omissions, faisant souvent l’impasse sur des termes d’usage international pour privilégier des termes d’usage local, allant jusqu’à entériner de nombreux anglicismes au seul motif qu’ils sont courants au Québec. (J’ai fait une critique détaillée des défauts du GDT dans Main basse sur la langue sur la base de l’analyse de plus de 1 000 fiches).

Le 7 mars 2011, je recevais une lettre d’accusé de réception de la présidente-directrice générale de l’Office, dans laquelle elle m’assurait de son engagement envers « la qualité de cette langue qui nous est tellement chère, dans toute sa couleur et sa diversité » et m’informait qu’elle devait « prendre le temps de bien évaluer la situation ». Si je comprends assez bien cette notion de « diversité » appliquée à la langue, j’ai plus de mal à comprendre celle de « couleur ». Peut-être s’agit-il de « couleur locale » ? En fait, le libellé même de la lettre montre, j’en ai bien peur, que, déjà, la nouvelle p.-d.g. avait fait son choix. Qui n’est pas celui de la terminologie française.

« Au-delà des mots, les termes » : le titre de la lettre des terminologues est limpide. La mission de l’Office n’est pas de rédiger un ouvrage de lexicographie québécoise, un dictionnaire général du français québécois, répertoire de tous ses mots dans toute leur « diversité » et toutes leurs « couleurs », mais un dictionnaire spécialisé de terminologie française, répertoire de termes reconnus et employés par les spécialistes du domaine dans le monde francophone. Normalement, si on rédige un dictionnaire terminologique, c’est justement pour éviter la « diversité » et la « couleur ». En matière de norme, c’est l’uniformisation qui doit primer.

Un an est passé. Le nouvelle présidente-directrice générale a certainement eu le loisir de « prendre le temps d’évaluer toutes les facettes de la question ». En tout cas, moi, je suis toujours prêt à en discuter.